Procès de l'attentat du 14 juillet: l’horreur convoquée à la barre du Palais de justice

Les témoignages des victimes s’accumulent devant la cour d’assises spéciale de Paris. Tous plus éprouvants les uns que les autres

Grégory Leclerc Publié le 21/09/2022 à 18:30, mis à jour le 21/09/2022 à 18:12
Toute la journée, l’horreur de cette nuit du 14 juillet 2016 a été convoquée à la barre. (Photo Franz Chavaroche)

Un palais de justice en apnée, souffle coupé par l’émotion. Le cœur étreint par l’intensité des témoignages. La journée de mercredi a été terriblement éprouvante au sein de la cour d’assises spéciale de Paris, chargée de juger l’attentat de Nice. C’est l’horreur de ce 14 juillet 2016 qui a été convoquée à la barre.

Dans le box, les accusés ont parfois réagi à l’indicible, mais sont globalement restés impassibles. Mariam, 43 ans, Allemande, traduite en simultané, est venue porter le souvenir de sa fille Salma. 39 nationalités ont été touchées dans l’attentat. La fille de Mariam venait d’avoir 18 ans. "Pour moi, c’était encore ma petite fille", s’étrangle-t-elle d’émotion.

Salma achevait un voyage scolaire, elle devait prendre la route du retour le lendemain. La maman est restée sans nouvelles de sa fille pendant plusieurs jours. "La police est venue prendre la brosse à dents et une brosse à cheveux de ma fille, et ils sont repartis." Elle finira par apprendre l’horrible nouvelle.

Achevant son témoignage, Mariam a refusé que le portrait de Salma soit affiché sur les écrans, ainsi que le proposait le président avec douceur. La maman s’est alors tournée vers le banc des accusés. Dans une phrase trempée dans une rage contenue, mais enrobée d’une impressionnante dignité, elle a lâché: "Vous êtes des personnes cruelles."

Puis ce fut le tour d’Abdallah, 65 ans. Il n’a rien vu venir. Il a perdu connaissance au passage de l’engin de mort. "Quand je suis revenu à moi, je ne savais pas ce qui s’était passé. Je voyais le camion arrêté. Et puis ça a tiré pendant un moment." À ses côtés, des images d’épouvante. "Il y avait une dame écrasée, assise avec un bébé dans les bras. Quand les secours sont arrivés, ils disaient « Lui, il est mort, l’autre là-bas est mort". Quand j’ai été évacué, il n’y avait plus que des sacs blancs. » Aujourd’hui, le simple bruit d’un camion qui décharge, de boules de pétanque qui s’entrechoquent, ou même celui des jouets de ses petits-enfants, lui est devenu insupportable. "Je m’isole, je préfère être solitaire."

 

"Une masse blanche"

La cour d’assises a entendu sa femme, Françoise, son frère Taoufik. Avec des mots qui disent la douleur. "Tous les soirs, dans les mois après l’attentat, mon mari voulait qu’on aille sur la Promenade des Anglais. On refaisait le chemin du camion", témoigne Françoise.

Gilles, 61 ans, retraité de la SNCF, ne se souvient que d’une "masse blanche" fonçant près de lui. Il a d’abord pensé que le chauffeur avait fait un malaise. Il est monté sur le marche-pied pour tenter de couper le contact. "Par la fenêtre, j’ai vu une arme, j’ai saisi la main, mais je n’ai pas réussi à le désarmer." Il entendra deux tirs, une fois retombé à terre. Il ne verra jamais le visage du terroriste.

Gwenaël, 32 ans, avait, lui, bien bu ce soir-là. Quand le président lui en fait la remarque, sans reproche aucun, le trentenaire répond sans ironie: "C’était le 14 juillet, je n’avais pas prévu de courir après un camion, donc je n’étais pas dans la sobriété." Mais de rajouter: "On redescend très vite…" Sa constitution de partie civile avait été refusée. Sans la ténacité de son avocate, Me Cathy Guittard, il ne serait pas là devant la cour d’assises spéciale. "Ce n’est pas de gaieté de cœur", précise-t-il d’emblée. Il raconte avoir "tilté" face à l’horreur. "Au moment où j’ai vu cet enfant mort, comme immaculé, j’ai foncé vers le camion. J’ai vrillé. J’avais un couteau à cran d’arrêt dans la poche." Il a finalement été interpellé par la police.

La famille de Laura Borla, 13 ans, a, dans l’après-midi, bouleversé la cour d’assises. Marie-Claude, sa maman, 50 ans, est venue témoigner avec un courage exemplaire. Comme en mission pour porter la voix de sa fille, décédée dans l’attentat. Juste avant le passage du camion, Laura lui avait dit "Maman je t’aime", lui faisant un bisou dans le cou. Ils n’apprendront le décès de leur fille que plusieurs jours plus tard. Jacques, le papa, est venu lui aussi longuement témoigner. Si tremblant qu’il semblait s’accrocher au pupitre comme à une bouée de sauvetage. "Depuis six ans, j’ai des nuits angoissantes, larmoyantes, cauchemardesques."

 

Concluant un peu plus tôt le témoignage de la maman, une photo de Laura était apparue quelques instants sur les écrans. Une adolescente resplendissante, aux cheveux blonds encadrant un visage souriant, lumineux. L’image a saisi la salle d’audience d’effroi.

Dans le box, deux accusés ont alors baissé la tête.

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