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L’attaque des policiers cannois avait-elle un caractère terroriste?

Lakhdar B, l’auteur des coups de couteau contre un équipage de police, a été mis en examen pour tentatives d’assassinat. Un crime de droit commun aux yeux de la justice, ce qui contrarie les policiers.

Christophe Perrin Publié le 23/11/2021 à 07:00, mis à jour le 23/11/2021 à 07:13
L’équipage de la police nationale s’apprêtait à partir en patrouille quand il a été agressé devant le commissariat de police de Cannes. BOTELLA SEBASTIEN / Nice Matin

L’assaillant aux Baumettes

Les quatre policiers attaqués lundi 8 novembre à 6h30 du matin devant le commissariat de Cannes sont encore sous le choc. S’ils sont sortis indemnes physiquement des coups de couteau que Lakhdar B., Algérien de 37 ans, leur a porté, ils restent profondément marqués par cet assaut d’une violence extrême.

L’individu, un artisan domicilié rue Pons à Cannes, neutralisé par deux tirs de riposte, a été opéré. Il a quitté l’hôpital Pasteur 2 de Nice vendredi pour une cellule médicalisé de la prison des Baumettes à Marseille. Ses jours ne sont plus en danger.

Un premier examen psychiatrique a conclu qu’il était "responsable de ses actes".

Pourquoi a-t-il voulu assassiner des policiers ce matin-là?

Il a revendiqué son geste "au nom du Prophète", a indiqué l’un des policiers, une information confirmée par le procureur de Grasse. Cette revendication à connotation religieuse justifie, selon Laurent Martin de Frémont, délégué d’Unité SGP police, la qualification d’acte terroriste.

 

Il est pourtant acquis que l’enquête restera dans le giron du parquet de Grasse.

Le parquet national terroriste observateur

Une magistrate du parquet national antiterroriste est arrivée dès le jour des faits. Elle a donné les premiers axes d’investigation à la Sous-direction anti-terroriste et à la brigade criminelle de la police judiciaire de Nice. Le but était de cerner les motivations de cet homme inconnu des fichiers.

Dès le vendredi, le procureur de la République, confirmait qu’il gardait la maîtrise du dossier. Une information judiciaire a été ouverte pour "tentatives d’assassinat sur personnes dépositaires de l’autorité publique", sans lien avec une entreprise terroriste.

Les premières hésitations ont très vite été interprétées dans les couloirs du commissariat comme un déni de réalité, voire une décision politique. "C’est mal vécu, par l’ensemble des forces de sécurité qui ne comprennent pas", souligne Laurent Martin de Frémont, "Ce qu’on entend, c’est: "De toute façon, on va le déclarer fou"."

Quel est le périmètre du Parquet antiterroriste

Créé le 1er juillet 2019, le PNAT, au pouvoir d’investigation accru, est compétent pour un certain nombre d’infractions prévues par l’article 421-1 du Code pénal. Cet article énumère les infractions de droit commun qui deviennent "terroristes". Elles doivent être commises "intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur".

Mais les critères semblent désormais à géométrie variable. La définition juridique date de 1986, époque où le terrorisme incluait la notion d’organisation politique. A priori, Lakhdar a agi de manière solitaire, sans réelle logistique ni culture idéologique.

 

Ni allégeance, ni propagande islamiste

Les premières investigations et la perquisition dans son appartement ne permettent pas de relier Lakhdar B. à une organisation terroriste. À ce stade de l’enquête, aucun acte d’allégeance, aucun document de propagande jihadiste, aucun signe récent de radicalisation. Algérien régularisé en Italie, il s’est installé en France il y a sept ans travaillant à la fois comme maçon et comme plombier.

"Il a des problèmes personnels mais cela n’explique pas tout, précise une source proche de l’enquête. Il a notamment subi un grave accident du travail, lors d’une chute. Il vivait seul, avait du mal à faire venir sa compagne en France. Il n’était pas bien dans sa peau. Sa demande de titre de séjour n’était pas rejetée, elle était en cours d’examen." Rien de saillant qui laissait entrevoir un tel passage à l’acte.

Les personnes de son entourage placées en garde à vue ont toutes été rapidement relâchées.

Une pratique religieuse singulière

Certes, selon nos informations, Lakhdar B., qui ne refusait pas un petit verre d’alcool de temps en temps, fréquentait très récemment la mosquée. "Il avait besoin de se laver des démons qui le tourmentaient", confie un anonyme. Mais là encore, sa pratique de l’Islam, peuplée de djinns et d’exorcisme, paraît très éloignée de la lecture coranique des fondamentalistes.

"Joue-t-il un rôle, est-il dans la dissimulation? Rien ne nous permet de le dire pour l’instant mais ce n’est pas non plus exclu", indique un enquêteur. Il faudra sans doute plusieurs expertises psychiatriques pour analyser en profondeur la personnalité de cet individu.

Aujourd’hui, il paraît plus proche de Lahouaiej-Bouhlel, l’auteur de l’attentat de la Promenade des Anglais à Nice (86 morts, 458 blessés) que de Salah Abdeslam, jugé actuellement pour les attentats de Paris du 13 novembre 2015 (130 morts, 413 blessés), membre de Daesh et dont le but affiché était de massacrer le plus de mécréants possible.

La perpétuité encourue quoi qu’il arrive

Sur le plan pénal, que le caractère terroriste ne soit pas retenu ne changera rien puisque Lakhdar B encourt, quoi qu’il en soit, la réclusion criminelle à perpétuité. C’est davantage sur le plan du symbole que cette orientation du dossier provoque l’incompréhension des policiers.

 

Le fait qu’il n’y ait pas eu de mort, contrairement à l’attaque du commissariat de Rambouillet du 23 avril 2021 [une adjointe administrative tuée, le terroriste abattu, ndlr], semble avoir été déterminant. "Ce critère-là ne devrait pas entrer en ligne de compte mais il est évident qu’il a son importance. Si un policier avait été tué, Gérald Darmanin ne serait pas contenté de passer en coup de vent et je pense que le PNAT aurait gardé l’affaire", commente un officier.

Un procès plus rapide et à Nice

"Le parquet national antiterroriste craint par-dessus tout qu’un dossier classé "terro" soit ensuite déclassée, ce qui donne énormément d’arguments à la défense", observe une source proche du dossier. La procédure suivie par le PNAT est aussi plus longue et plus lourde par rapport à une procédure criminelle classique.

Ce sera l’une des consolations des quatre policiers cannois victimes. Le procès de leur agresseur sera plus rapidement organisé et se tiendra devant la cour d’assises des Alpes-Maritimes à Nice plutôt que devant la Cour spéciale de Paris.

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