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Au cœur de l’action avec le RAID de Nice lors d'une prise d'otage fictive

Attentats, forcenés, prises d’otage… Ils interviennent sur les fronts les plus chauds à travers le Sud-Est. Ces policiers d’élite nous ont ouvert leurs portes. Suiviez cette immersion exceptionnelle lors d'un exercice, une prise d'otage

Christophe CIRONE avec Adèle MARCHAIS Publié le 31/07/2022 à 11:22, mis à jour le 01/08/2022 à 19:15
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Le RAID actionné, le groupe intervient très rapidement. Photos Patrice Lapoirie

"Nous ne sommes pas des super-héros!" Léo conclut notre visite par ce rappel. Ce capitaine de police dirige l’antenne RAID de Nice. Une vingtaine de policiers d’élite, triés sur le volet, hyper-entraînés et aguerris, appelés sur les fronts les plus chauds. Des surhommes? Léo sourit, corrige: "Juste des hommes ordinaires qui réalisent des missions extraordinaires."

Attentats à Nice, fusillade au lycée à Grasse, forcené à Trans-en-Provence… L’histoire du RAID est jalonnée d’interventions marquantes. Certaines ont défrayé la chronique. Beaucoup passent sous les radars médiatiques.

Le RAID réalise environ 500 opérations par an en France. Son antenne de Nice, une soixantaine à elle seule.

Le GIPN, 50 ans de défis

Quand on dit RAID, on pense terroristes, forcenés, preneurs d’otages. Sa palette est en réalité bien plus large. Protection de personnalités, sécurisation de grands événements, formations à l’étranger… Le RAID ne chôme pas. Surtout à Nice, où il rayonne sur les Alpes-Maritimes, le Var, les Hautes-Alpes et les Alpes-de-Haute-Provence. "Une région très exposée, au niveau de criminalité très important", constate Léo.

La zone est sous protection. Photos Patrice Lapoirie.

S’exposer, lui et ses hommes ne s’y risqueront pas. L’anonymat et la discrétion figurent dans les bagages de ces flics de l’ombre. Cela ne les empêchera pas de fêter les 50 ans du GIPN (Groupe d’intervention de la police nationale), le 27 octobre prochain.

Acteurs, pas spectateurs

Voilà 50 ans, aussi, que les JO de Munich furent endeuillés par l’assassinat des athlètes israéliens. Ce drame a motivé la création de forces spéciales. En France, ce fut donc le GIPN, le Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) en 1974, puis l’unité du RAID à Bièvres en 1985. Les attentats de 2015 ont marqué un nouveau tournant. Les antennes GIPN sont passées sous pavillon RAID (1).

Le niveau d’exigence a encore gagné un cran. La philosophie, elle, reste inchangée: "Lors d’un événement majeur, on veut être acteur, pas spectateur", résume Léo. Un meneur d’hommes posé, avenant, attentif, soucieux de gommer l’image d’un RAID qui se bornerait à neutraliser des djihadistes. Leur but ultime: "Préserver la vie humaine." Quitte à risquer la leur.

Leur vie, ils nous en dévoilent un pan à travers cette immersion exceptionnelle. Notamment cet exercice dans un lieu tenu secret, vécu à travers les yeux d’un policier et d’un otage.

1. "Recherche Assistance Intervention Dissuasion".

Lors de l'intervention.

Le policier: à la poursuite de "l'hostile"

Chut. Plus un mot. Les hommes en noir sont prêts. Ils ont enfilé gilet tactique et casque, ont tous un fusil d’assaut – un HK G36, calibre 5.56. Léo, chef d’antenne du RAID, embarque à bord du blindé avec ses hommes. Les regards sont concentrés. Focus sur la mission.

 

Face à eux, un vaste bâtiment ceinturé de pinède. Un homme y a pénétré armé. C’est Patrick, un ancien vigile des lieux. Un ancien militaire, aussi…

Patrick a été viré six mois plus tôt à la suite d’une dispute. Il avait noué une aventure avec Françoise, une collègue. Il n’a pas supporté qu’elle le quitte. Aujourd’hui, il est revenu demander des explications. Il se serait dirigé vers le bureau de son "ex" armé d’un fusil.

"Priorité n°1: détection de l’hostile." Léo fixe le cap. D’abord, localiser l’agresseur. Léo présente à ses hommes une photo de Patrick, puis une de Françoise. OK, go!

Sniper, drone, blindé…

Nico, le sniper, part en éclaireur. Il se fond dans les buissons avec son camouflage caméléon. Un drone bourdonne dans le ciel. Leurs infos croisées déblaient le terrain.

 

À son tour, le blindé approche. Il est flanqué de deux "voltigeurs", deux policiers qui balaient les environs avec leur fusil. Pied à terre. Les hommes du RAID pénètrent dans le bâtiment. À pas feutrés, malgré 35 kilos d’équipement chacun.

"Niveau zéro. Vaste pièce", décrit Kiki, adjoint au chef d’antenne. La colonne progresse de salle en salle. Sur le qui-vive. Parés à tirer. Jusqu’ici, nulle trace de Patrick, ni de Françoise, qu’il a sans doute prise en otage. Les autres employés ont évacué.

Avec d’infinies précautions, le RAID grimpe l’escalier qui mène au premier étage. Longe un couloir. Soudain, stop: Patrick est en vue, à dix mètres. "OK contact! Hostile." Une nouvelle phase s’engage.

La colonne progresse jusqu’à la pièce où est séquestrée l’otage.

Le négociateur et "le doc", outils précieux

Chef d’orchestre des opérations, Léo active alors un nouvel outil: la négociation. "Bonjour Patrick. Je m’appelle Fred. Je suis le négociateur." L’accueil est glacial. Patrick invite le RAID à décamper. "Je règle la situation et après, je m’en vais tranquillement…"

Fred insiste. D’un ton toujours égal et courtois, il tente de gagner la confiance de Patrick. Il l’amène à parler de l’otage. "J’aimerais savoir si elle est en bonne santé?" Peu à peu, l’ancien vigile l’admet: Françoise est blessée. Elle saigne du bras. Abondamment, même.

 

Le RAID abat alors une nouvelle carte: "le doc". Un médecin du Samu les accompagne à chaque intervention, équipé à la mode RAID, mais pas armé. Fred propose que "le doc" soigne Françoise. Patrick hésite. Accepte. Mais se méfie. "Vous n’allez pas venir me chercher, hein?" Le policier le rassure: "Pour l’instant, on ne bougera pas."

L'intervention prête à être déclenchée.

L’explosion calme le jeu


Banco. L’otage est libérée, puis aussitôt soignée. Fred flatte Patrick. « Tu as fait ce qu’il fallait. Comment te sens-tu ? » Le dialogue reprend. Mais il paraît sans issue. Sans l’interrompre, Léo envoie une équipe vers la pièce où Patrick s’est retranché avec fusil et couteau.

Ils sont protégés par le « Ramsès », un bouclier en kevlar sur roulettes, 300 kg et 1,80 mètre de haut. Ils posent une charge explosive sur la porte. S’écartent. Léo lance le décompte : « 5, 4, 3… » Un « boum » assourdissant.

« C’est quoi, ça ?! » Patrick est en panique. Mais l’explosion a fait retomber la pression. « T’inquiète pas, tu ne vas pas mourir », assure Fred. Patrick finit par sortir. Mains en l’air et tee-shirt relevé. Un policier l’amène au sol.

Le chef s’adresse à ses troupes par radio : « à tous, Léo. Opération terminée. Otage libérée. Auteur interpellé sans incident. »

Le preneur d'otage maîtrisé.

"Ah! Je souffre!", crie Françoise. Son avant-bras saigne abondamment. Le faux sang se répand sur le sol. Patrick, son "ex", vient de lui donner un coup de couteau. L’ancien agent de sécurité la retient en otage dans une petite pièce de l’entreprise où il a été licencié. C’était sa collègue. Elle l’a quitté. Et aujourd’hui, il règle ses comptes.

 

"On va rentrer dans le rôle"

Nathalie (1), alias Françoise, n’en est pas à son coup d’essai. Cette civile est régulièrement réquisitionnée dans les mises en situation du RAID. "Je suis une otage professionnelle", sourit-elle. L’attente est longue avant l’arrivée de la police. Pourtant, la civile est sereine. "Ils maîtrisent, donc je suis en totale confiance." Et son rôle, elle le connaît par cœur. "Je joue souvent l’ex-copine. J’ai découvert que j’avais eu plein d’aventures. Je ne sais pas ce que je leur ai fait, mais je les rends accros."

"On va commencer à rentrer dans le rôle", lance Ben, un négociateur du Raid qui joue Patrick, le preneur d’otage, une AK-47 dans les mains. "Avec un couteau et une arme, on ne peut pas s’expliquer", lâche Françoise. "Toi, t’as rien à dire!" hurle Patrick. La tension monte. Soudain, une lumière dans le couloir.

Après négociations, l’otage, blessée au bras, est libérée pour être soignée par un médecin du Samu.

L’hémorragie stoppée

"Oh! Qu’est-ce que vous faites ici?" s’inquiète Patrick. C’est le RAID. "Est-ce que tout va bien?", lance Fred, le négociateur. Il réussit à convaincre l’ancien agent de sécurité de laisser Françoise se faire soigner. Elle s’avance dans le couloir, chancelante. Deux policiers l’encerclent. Elle est sauvée. Assise dans la cage d’escalier, elle est prise en charge par un médecin qui lui bande le bras pour arrêter l’hémorragie.

"C’est un traitement d’attente", explique le "doc". Avant d’être évacuée, un policier du RAID vient lui demander des informations sur Patrick, toujours retranché. Les questions s’enchaînent: "Est-ce qu’il est armé? Il en a après qui? Comment est configurée la pièce?" Encore ahurie, elle répond scrupuleusement.

 

L’otage est censée se faire transférer à l’hôpital. La civile, elle, a rempli son rôle. Elle en profite donc pour se faire prendre en photo avec le médecin. "J’ai plein de photos d’eux pendant les simulations, mais je les garde pour moi", confie-t-elle.

Une histoire qui se finit bien

Ce monde la fascine. "Je joue au jeu vidéo Call of Duty tous les jours avec mon mari alors là, j’ai l’impression d’y être. Je m’éclate!" Pendant ce temps, le RAID a déclenché une charge explosive pour faire sauter la porte de la petite pièce. La fumée se répand dans les couloirs. Nathalie devient songeuse. "Ce qui me fait peur, c’est quand ils partent sur une véritable intervention."

Patrick est arrêté. L’histoire se finit bien. Et Nathalie est aux anges. Cette expérience l’a marquée, et pas qu’un peu. " Le faux sang ne part plus!" rigole-t-elle en frottant son bras. "J’espère qu’ils vont me faire faire d’autres simulations!"

1. Son prénom a été modifié pour préserver sa sécurité.

Le négociateur entre en action.

Le négociateur : « L’écoute est notre arme »

Fred est l’un des cinq négociateurs de l’antenne niçoise du RAID.
Comment rentre-t-on dans la tête d’un preneur d’otage ou d’un forcené ?
On n’y rentre pas de force. C’est lui qui nous invite à entrer. On a un trousseau de clés à notre disposition ; toute la difficulté est de trouver la bonne clé ! Quand on a la chance qu’elle s’adapte à la serrure, la porte s’ouvre, et le forcené peut être amené à se dévoiler, parler de lui, de la situation. Le contact se crée ainsi.


La clé, c’est aussi d’avoir des infos pour toucher le point sensible ?
Tout à fait. C’est du luxe, pour nous, d’avoir quantité d’informations crédibles et vérifiées sur cette personne. Quand on n’a rien, c’est à nous d’aller à la pêche aux informations, et de faire le tri entre le vrai et le faux.


Il faut se mettre à son niveau, utiliser le même champ lexical, et passer peu à peu du vouvoiement au tutoiement ?
C’est une question de sensibilité, en fonction des circonstances. On commence toujours par le vouvoiement – question de respect. On s’adapte à la personnalité de l’individu qu’on a en face. C’est aussi vrai pour le ton. Si l’individu en face de nous est très virulent, le but du jeu est de faire retomber la pression pour créer un contact fructueux.


Jusqu’où peut-on créer un lien de confiance ? Quelles limites faut-il éviter de franchir ?
Avant la confiance, il faut établir un lien de respect. Même si l’individu déteste la police, il faut lui faire comprendre qu’on n’est pas là pour en découdre avec lui, mais pour résoudre sa situation. Le lien de confiance vient vers la fin de la négociation… même si elle n’est pas automatique.


La négociation peut permettre aux autres policiers d’avancer, voire de préparer un assaut…
Ça, c’est le rôle du chef tactique. C’est lui qui décide des process à mettre en œuvre. Ce n’est jamais le négociateur qui provoque cela. Contrairement aux États-Unis, le négociateur n’a pas de pouvoir de décision dans un groupe d’intervention.


Vous parvenez à une reddition dans la grande majorité des cas ?
La reddition a lieu dans 80 % des cas. Un forcené, c’est une personne en crise, qui a un message à faire passer. Il a juste besoin de rencontrer un interlocuteur qui l’écoute, qui le comprenne dans l’idéal, voire qui l’aide à résoudre son problème. Notre maxime, c’est un peu: "L’écoute est notre arme."

Offre numérique MM+

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