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Une plateforme pour guider les étrangers dans l'apprentissage du français

Alors que la France commence à recevoir des réfugiés afghans après la prise de pouvoir des talibans dans leur pays, dans le Var, un dispositif oriente les migrants dans la jungle des formations linguistiques. Lancée en début d’année par la fondation Face Var et financée par la Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités, cette plateforme est destinée à évaluer leur niveau de langue et à les orienter vers les formations correspondantes. Comment fonctionne-t-elle? Quels sont ses outils et ses effets? Qui en bénéficie? Nous avons assisté à des rencontres entre évaluatrice et public accueilli.

Virginie Rabisse Publié le 23/08/2021 à 20:00, mis à jour le 01/09/2021 à 21:24
reportage
parlez-vous français Photo DR

Quel est le problème?

Lorsque l’on arrive dans un pays étranger dont on ne parle pas la langue, la première difficulté est la communication. C’est vrai lorsque l’on est en voyage. Ça l’est encore plus s’agissant de migrants, de demandeurs d’asile, de réfugiés: sans un minimum de maîtrise du français, leur intégration est difficile, leur accès à la formation et à l’emploi en péril.

Selon un rapport parlementaire présenté à l’Assemblée nationale en septembre 2020 par les députés Stella Dupont (LREM) et Jean-Noël Barrot (MoDem), des progrès peuvent ainsi être faits en termes notamment d’accès à la formation linguistique. Si les deux élus soulignent des évolutions positives en matière d’intégration permises par la Stratégie nationale d'intégration et d'accueil dévoilée en juillet 2018 par le gouvernement, ils notent aussi que l’accès à la formation linguistique arrive tard dans le parcours de régularisation des migrants.

Pour répondre à cette problématique, le gouvernement a décidé de mettre en place des plateformes linguistiques destinées à faciliter l’accès à l’apprentissage de la langue et à le rendre efficient. Dans le Var, l'État vient ainsi s’appuyer sur la fondation Face pour mieux orienter les migrants non francophones dans leurs besoins de formation. Ce dispositif est le deuxième de la région, après celui du Vaucluse. Un troisième doit bientôt être mis en place dans les Alpes-Maritimes.

Il est presque 10h30 ce mercredi matin-là. Anne Robert laisse une de ses bénéficiaires finir ses exercices dans son bureau pendant qu’elle va chercher son rendez-vous suivant. Accéder aux locaux de la fondation Face Var, place de la Liberté à Toulon, relève en effet de la course d’obstacles: monter au troisième étage du bâtiment de l’Union patronale du Var, sortir, emprunter une coursive extérieure, rentrer, traverser une enfilade de bureaux… Des indications qui, données en français, risqueraient de ne pas trouver leur public. 

Or, c’est justement pour ça que les bénéficiaires d’Anne Robert viennent à elle: pour déterminer leurs besoins en termes d’apprentissage de la langue. 

Depuis le début de l’année, la fondation Face Var propose une plateforme linguistique destinée à évaluer le niveau de français de migrants présents dans l’Hexagone depuis moins de cinq ans, afin de les orienter vers le cursus en langue adéquat.

 
Le niveau de français de Fatima est impeccable. Elle a cependant besoin de valider un niveau B1 pour faire sa demande de nationalité française et évoluer professionnellement. Photo V. R..

La bonne orientation

Un public d’étrangers, dont certains ont fui leur pays pour sauver leurs vies. Ce jour-là, c’est le cas de Mahmoud et Ali, deux amis syriens.

Autrement dit, en matière de course d’obstacles, ils en connaissent un rayon et Anne Robert, recrutée en tant qu’évaluatrice linguistique, est là pour leur éviter d’en traverser un nouveau, celui de la jungle des différents cours et institutions qui enseignent le français langues étrangères.

Car non seulement la formation qui leur est proposée doit correspondre à leur niveau de langue, mais aussi à leurs projets. Une demande de carte de résident doit être assortie de la validation d’un niveau A2 (1); B1 pour une demande de nationalité ou une inscription à l’université ou encore B2 pour être par exemple aide-soignant. Pas simple pour tout le monde, à moins de connaître ces méandres et le réseau des structures qui dispensent les cours ad hoc. La plateforme est là pour ça.

1. Élaboré à l’initiative du Conseil de l’Europe, le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) décrit les niveaux de compétences – A1-A2, B1-B2 et C1-C2 –  en langue servant à l’élaboration des tests et des certifications linguistiques. 

Un peu de français sur YouTube

Mahmoud et Ali, âgés de 20 et 21 ans, sont arrivés à Toulon en août 2020. Réfugiés au Liban avec leurs familles dès les premiers instants de la guerre en Syrie, ils ont fini par partir du camp qui les abritait. Après un parcours qui les a menés au Maroc et au Brésil, ils ont obtenu leur statut de réfugié alors qu’ils étaient… en Guyane! Un parcours peu commun, sur lequel Anne Robert ne posera pas plus de questions. "Ils se livrent s’ils en ont envie", explique-t-elle, tout de même curieuse. Elle ne doute pas que les deux amis finiront par raconter comment ils se sont retrouvés dans un tel périple.

 
Mahmoud et Ali sont Syriens. Ils ont quitté leur pays dès le début de la guerre en 2011. Après un étonnant périple, ils ont mis le pied dans l’hexagone en août 2020. Photo V. R..

En attendant, son rôle est de déterminer les besoins des deux jeunes hommes en apprentissage du français. Et pour l’heure, la conversation n’est pas aisée. Mahmoud a engrangé quelques mots de français grâce à des vidéos sur YouTube et parvient à expliquer qu’il veut apprendre la langue de Molière afin d’intégrer une formation de coiffeur pour homme. "J’adore parler français", lance-t-il dans un grand sourire. Ali, lui, est encore plus contraint dans ses échanges. 

Mais dans les deux cas, une difficulté supplémentaire apparaît: les deux amis, même s’ils ont été guidés jusqu’à Face par la Mission locale des jeunes toulonnais, manquent de suivi, et Mahmoud n’est même pas passé par l’Ofii (pour Office français d’immigration et d’intégration) à Marseille, passage pourtant obligatoire pour les réfugiés. Anne Robert fait appel à une collègue du service Intégration des réfugiés, chargée, elle, de l’accueil social et professionnel, plus à même de prendre cette problématique en main. "C’est difficile de s’en tenir à ma tâche", confie toutefois Anne Robert.

Et vous, obtiendriez-vous votre Diplôme d’étude en langue française

"Le B1, nécessaire pour obtenir la nationalité française, c’est quand même un certain niveau", observe Anne Robert. Ainsi, rien ne dit que tous les natifs de l’Hexagone, titulaires de la nationalité française, soient capables de valider ce niveau.

D’ailleurs, dans un sondage de Mediaprism pour Le Point (en 2015), 73% des Français pensent que leur langue est particulièrement compliquée. 

Une des difficultés principales réside dans le fait que l’orthographe ne correspond pas nécessairement aux sons que l’on entend, les lettres qu’on ne prononce pas venant rendre la tâche plus ardue encore. "Il y a des mots dont il faut apprendre l’orthographe par cœur", explique l'évaluatrice linguistique. Et de prendre l’exemple de "mauvais": "Comment pourrait-on imaginer que ça ne s’écrit pas “mové”!?"

Et vous, connaissez-vous votre niveau de français? Différents sites Internet proposent des tests ludiques – ici ou ici par exemple. Vous pouvez aussi prendre connaissance des exercices à réussir pour obtenir un diplôme d’études en langue française niveau B1 ici.

Comme un service public

Anne Robert est en effet impliquée depuis de nombreuses années auprès des migrants, réfugiés ou pas. Formée à l’enseignement du français spécifiquement pour ceux qui parlent une autre langue –le français langues étrangères ou FLE–, elle a longtemps travaillé en tant que coordinatrice de l’association toulonnaise CAAA (pour Comité accueil alphabétisation animation). Bourguignonne installée en bord de rade à l’âge de 10 ans, elle a roulé sa bosse en Grèce, à Djibouti, à La Réunion. Toujours à enseigner le français, tantôt dans des structures comme l’Institut français, tantôt dans des associations. Tantôt en gagnant sa vie, tantôt bénévolement. 

"J’ai besoin de l’utilité, résume-t-elle. Mon travail à FaceVar, je le conçois comme un service public."

 

Pendant que Mahmoud se frotte à un test sous forme d’exercice de présentation, Anne Robert retourne auprès de Fatima, qu’elle avait laissé un peu plus tôt, elle aussi avec un exercice.

La jeune Marocaine, dont les deux enfants sont nés en France, est entrée en contact avec la fondation sur les conseils de la Fédération des œuvres laïques. Salariée dans la cantine d’un lycée privé, elle a non seulement besoin de diplôme attestant d’un certain niveau de français pour évoluer professionnellement, mais aussi pour son dossier de demande de naturalisation.

Le niveau de français de Fatima est impeccable. Elle a cependant besoin de valider un niveau B1 pour faire sa demande de nationalité française et évoluer professionnellement. Photo V. R..

"Est-ce que vous comprenez?"

Or, si Fatima parle un français impeccable, elle peine à l’écrire, confondant certaines syllabes qui n’existent pas dans sa langue maternelle. "Je n’ai pas confiance en moi par rapport à la langue alors je voulais connaître mon niveau", explique-t-elle, avant de s’adresser à Anne Robert, qui prend connaissance du texte qu’elle vient de produire. 

"Est-ce que vous comprenez?", demande la mère de famille. "Je comprends tout!", la rassure la bienveillante évaluatrice, qui lui propose un prochain rendez-vous pour passer un examen blanc du Delf (Diplôme d’étude en langue française) niveau B1, avant de le passer pour de bon en septembre prochain. Un grand pas vers la naturalisation de la Marocaine.

Quant à Mahmoud, Anne Robert le reverra quelques jours plus tard. En plus d’une amélioration de sa situation sociale, avec la possible obtention d’une place en service civique, le jeune Syrien sera aussi orienté vers un dispositif d’apprentissage du français porté par le centre social de Toulon. Son ami Ali, lui, poursuivra ses cours avec l’Ofii. Il a peut-être aussi décroché un job dans un hôtel.

"Il y a des jours où on est très content de faire ce métier, s’enthousiasme Anne Robert. Ça donne des forces!"

Dans l’ADN de Face

C’est en juillet 2020 que cet outil a été lancé. "Mais il est opérationnel depuis le 1er janvier dernier", note Cécile Roblez, la directrice de Face Var. La responsable précise que la plateforme est financée par l'État, via la Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités et portée par le service "intégration" de la fondation. Un mot inscrit dans l’ADN de la structure (lire plus bas).

 
La plateforme linguistique de Face Var est opérationnelle depuis janvier 2021. Une autre existe déjà dans le Vaucluse et une troisième est en cours de création à Nice. Photo V. R..

"L’objectif, reprend Cécile Roblez, c’est qu’il y ait une plateforme linguistique dans chaque département de la région." Pas forcément portée par Face, mais par "l’organisme qui peut le faire" et surtout dans une même volonté du gouvernement de mieux utiliser les organismes de formation.

"On s’est rendu compte qu’il y avait une méconnaissance du niveau réel des personnes par ceux qui prescrivent les formations, explique la directrice. Souvent les bénéficiaires sont envoyés vers des formations qui ne correspondent pas à leur niveau." Elle assène: "C’est un vrai métier d’évaluer le niveau en langue d’une personne!"

Aujourd’hui, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, une plateforme linguistique existe déjà dans le Vaucluse, à Avignon, et sa création est en cours dans les Alpes-Maritimes.

C’est quoi Face?

Face, c’est la Fondation Agir contre l’exclusion. Un club d’entreprises réunies autour de valeurs communes et qui veulent développer des innovations sociales.

Créée en 1993 à l’initiative de la socialiste Martine Aubry avec treize entreprises, la fondation en compte désormais quinze.

Celles-ci oeuvrent à "prévenir et lutter contre toutes les formes d’exclusion, de discrimination et de pauvreté", insiste le site web de la structure.

Grâce à des actions de proximité, Face entend participer à "un développement harmonieux des territoires, au bénéfice de leurs habitants". Ces actions se concentrent sur l’emploi, l’éducation, la consommation, la santé, le logement, le numérique ou encore la citoyenneté. Elles ont vocation à encourager "l’engagement social et sociétal du tissu économique au cœur des territoires en mobilisant les entreprises et en leur apportant un soutien actif dans leurs initiatives".

Dans le Var, l’antenne départementale a été créée dix ans plus tard, en 2003, à l'initiative de la ville de Toulon et avec une dizaine d’entreprises. Celles-ci sont aujourd’hui une centaine.

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