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TEASER. Pénurie de généralistes, urgences fermées la nuit… Un état des lieux préoccupant

A Toulon la moitié des médecins généralistes a plus de 60 ans. Une situation qui risque de toucher d’autres villes du littoral. D’ici cinq à dix ans, s’alarment les professionnels de la santé de nombreux praticiens partiront à la retraite sans successeurs.. Dans le Var et les Alpes-Maritimes où sont les zones de tension? Peut-on en venir à bout? Pendant un mois, nous sillonnerons littoral et moyen-pays en quête de solutions, dans le cadre de ce nouveau dossier: "Quels remèdes aux déserts médicaux?"

Sophie Casals et Flora Zanichelli Publié le 28/11/2021 à 20:00, mis à jour le 29/11/2021 à 17:40
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Dans certaines zones du Var et des Alpes-Maritimes, les médecins manquent à l'appel. Un état des lieux préoccupant. Sébastien Botella

Des urgences fermées à Draguignan la nuit en raison de postes non pourvus à l’hôpital, à l’Ouest de Toulon, treize médecins généralistes partis sans avoir été remplacés, une alerte lancée à Vidauban... Les mauvaises nouvelles médicales s’accumulent dans le Var. 

La situation se dégrade aussi dans les Alpes-Maritimes où, si les territoires de Tende et de Puget-Théniers restent des zones d’intervention prioritaire, ce sont des déserts médicaux urbains qui se forment, élargissant le spectre et les problématiques. 

Comme dans le quartier de la Madeleine à Nice, constate Jacqueline Rossant, présidente de l’ordre des médecins des Alpes-Maritimes. Elle raconte recevoir des courriers de docteurs désespérés de ne trouver personne pour reprendre leur patientèle à la veille de leur départ en retraite.

 

Sur Rezone, une carte mise à disposition par l’assurance maladie à l’attention des médecins désireux de préparer leur installation, plusieurs zones d’intervention prioritaires apparaissent dans nos deux départements. Parmi elles, Collobrières, Tanneron ou les Arcs dans le Var, Pégomas et la Gaude dans les Alpes-Maritimes. 

Si les villes du littoral, comme Cannes et Antibes, semblent relativement épargnées, l’avenir n’en est pas plus rose pour autant. "La situation va s'aggraver dans les cinq prochaines années car il n'y aura pas assez de jeunes médecins pour prendre la suite des confrères qui auront l'âge de la retraite", estime Jacqueline Rossant.

Et de soupirer: "On va traverser une période difficile".

Problème dans le problème, au manque de généralistes s’ajoute la pénurie de spécialistes, "comme les pédiatres, les ophtalmologues", pose Jacqueline Rossant. 

Les professionnels de la santé ne sont pas les seuls en alerte.

"Les déserts médicaux ne cessent de s’étendre en France et touchent en premier lieu le monde rural", s’insurgeaient ainsi une soixantaine de sénateurs de droite à l’origine du dépôt d’une Proposition de loi pour lutter contre le phénomène en juin 2021.  

 

Ils constataient: "Le nombre de cantons dépourvus de médecins a augmenté de 62 % en l'espace de 7 ans. Le nombre de praticiens "toutes catégories" pour 1 000 habitants "est systématiquement inférieur à la campagne par rapport aux territoires hyper-urbains"."

A Draguignan, les urgences sont fermées la nuit faute de médecins. Philippe Arnassan.

Inégalité face aux soins

Les conséquences pour les Français peuplant ces secteurs sont lourdes, surtout en milieu rural.

"Les habitants du rural ont une espérance de vie plus réduite de deux ans en moyenne que les habitants des villes."

Emmanuel Vigneron, géographe

Emmanuel Vigneron, géographe de la santé alerte depuis des années sur la formation des déserts médicaux en France. Il a réalisé une étude pour l’Association des maires ruraux de France en septembre 2021.

Les chiffres sont sans appel: 96% des urbains ont ainsi accès aux soins en moins de 30 minutes contre moins de 79% des ruraux.

Parce qu’ils manquent de professionnels ou de structures de santé, les ruraux consomment 20% de soins hospitaliers en moins que les citadins... ce qui se traduit bien souvent par des retards dans la prise en charge de pathologies ainsi que des carences en matière de prévention.

 

Le professeur Olivier Guérin, président de la société française de gériatrie, membre du conseil scientifique pointe du doigt un autre problème: "A défaut de pouvoir assurer une permanence de ces soins, les patients se reportent sur les urgences avec les risques que cela comporte. L'engorgement des services, et un retard dans la prise en charge de vraies urgences".

Le centre médical de Puget-Théniers a été mis en place pour répondre aux besoins dans cette zone d'intervention prioritaire. Sébastien Botella.

Pourquoi ces déserts en zone rurale et urbaine?

"Je réfute le terme de déserts médicaux, en fait ce sont des déserts tout court, des territoires où l’on supprime des services publics", estime Jacqueline Rossant pour qualifier les zones rurales où l'accès aux soins est compliqué. 

"Difficile de s’installer dans un territoire qui manque de tout", poursuit la présidente de l’Ordre des médecins des Alpes-Maritimes. Elle préfère parler d’aider et d’accompagner les confrères à s'installer en zone rurale plutôt que de les y obliger, la liberté d’installation des médecins faisant souvent l’objet de débats.

Pour répondre à ces exigences, "il faut mettre en place des services sur le territoire", affirme Emmanuel Vigneron. 

"Déjà dans les années 70, j’avais publié un ‘Que sais-je?’ sur le sujet où je parlais de déserts médicaux et on me disait ‘tu exagères’, se souvient-il. Aujourd’hui, le problème est  bien réel."

Le géographe regrette le manque de planification en matière d’organisation de la santé. 

Nous n'avons plus assez de médecins hospitaliers et de médecins en ville

 

 

 

"On a longtemps pensé au fond qu'en vertu des simples lois de la concurrence, les médecins se répartiraient partout... Or, il n’en a rien été, commente-t-il. Aménager le territoire, c’est le ‘ménager’ pour l’avenir."

Professionnels de la santé et politiques locaux. "Chaque territoire a une solution qui lui est propre, il faut prendre en compte les spécificités de chacun d’entre eux", plaide Jean-Paul David, maire de Guillaumes dans les Alpes-Maritimes et Président de l’Union des Maires des Alpes-Maritimes. 

"Les praticiens ne sont pas bien répartis et on en manque aussi. Nous n'avons plus assez de médecins hospitaliers et de médecins en ville", constate le professeur Olivier Guérin.

Aujourd'hui des zones de tensions émergent dans des milieux urbains, là où les docteurs partent en masse à la retraite. Ainsi à Toulon, plus de la moitié des généralistes ont plus de 60 ans.

Or cette situation n'a pas été suffisamment anticipée, et le nombre de médecins formés, insuffisants. L'assouplissement du numérus clausus apportera une réponse. "Dans 10, 12 ans, avec l'arrivée des praticiens qu'on commence à former, ça devrait aller mieux," note le docteur Rossant

Mais jouer sur le nombre de nouveaux docteurs ne saurait résoudre le problème. Comme le souligne Jean-Luc Le Gall, président de l'ordre des médecins du Var : "La société a évolué, les temps de travail des praticiens ne sont plus les mêmes." 

Les nouvelles générations aspirent en effet à des horaires plus respectueux de leur vie personnelle.

Alors comment garantir un accès aux soins pour tous dans les dix prochaines années ?

Répondre aux besoins des médecins

"L’idée, c’est que la santé reflète et réponde aux spécificités des territoires mais qu’elles prennent en compte les besoins des médecins, leurs cadres de vie, leur charge mentale, poursuit Jean-Paul David. La question est aussi profondément humaine."

 

La réflexion s’inscrit désormais dans un cadre plus vaste. Impossible de dissocier les questions de l’accès aux soins des transports, de l’emploi, de l’attractivité d’un territoire, estiment les observateurs.

Jean-Paul David évoque cette réunion organisée la veille de la crise sanitaire où les acteurs de la santé, de l’ARS à la préfecture en passant par les élus s’étaient confrontés sur le sujet des déserts médicaux. "Aujourd’hui, il faut jouer collectif," poursuit-il. 

Refonder la manière de pratiquer la santé ? C’est précisément ce que la délégation aux collectivités territoriales du Sénat a préconisé dans un rapport publié en octobre 2021, demandant à ce que les collectivités soient plus associées aux décisions de l’Etat. 

Les Agences régionales de santé (ARS), chargées de piloter les politiques nationales de santé au niveau local, sont parfois éloignées des réalités de territoires reculés de leur périmètre d’action. Sans compter la lourdeur de la bureaucratie, maintes fois évoquée par les acteurs de la santé.

Parmi les pistes explorées dans ce rapport : l’aide à l’installation ou encore le salariat par les collectivités. Des mesures qui relèvent plus de la boîte à outils s’accordent à dire les observateurs et qui s’ajoutent à de nombreuses autres, comme, par exemple, le recours à des chasseurs de têtes pour recruter des médecins. 

Les habitants du rural ont une espérance de vie plus réduite de deux ans en moyenne que les habitants des villes. Sébastien Botella.

Réorganiser la santé par territoires

Le professeur Olivier Guérin  préconise, par exemple, de développer des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS). 

"On prend en charge un territoire de santé, c'est-à-dire, tous les patients qui y habitent. Cette structure regroupe : généralistes, infirmiers, psychologues libéraux, dentistes, kinés, orthophonistes. Mais aussi des spécialistes qui viendraient en soutien des généralistes."

Olivier Guérin a ainsi plaidé auprès du premier ministre Jean Castex pour que ces maisons de santé disposent aussi de gériatres en soins primaires, gynécologues, pédiatres et psychiatres. 

"Si ces CPTS existent, ces structures se déploient lentement, déplore-t-il. C'est pourtant plus performant, ça permet d'avoir une vision médico-psycho sociale, par exemple si on rajoute des guichets sociaux…"

 

A Nice, la première a été installée dans le quartier sensible des Moulins. Mais encore faut-il vaincre les résistances. "C'est un sujet délicat, le pouvoir politique a peur car avec ce système vous n'avez plus le choix de votre médecin, c'est celui de votre quartier."

D’autres structures naissent de la volonté de professionnels de se rassembler. Comme à Breil, où une Maison de santé pluriprofessionnelle a vu le jour en 2014, regroupant aujourd’hui kinésithérapeutes, infirmiers, médecins généralistes urgentistes et internes.

Une organisation précieuse pour ces professionnels, amenés à collaborer et s’entraider sur des territoires complexes, isolés et difficiles d’accès. 

Quelles autres pistes de solutions?

Pour Jacqueline Rossant, "décharger les médecins des tâches administratives est une voie à explorer. Il faut savoir qu'ils y consacrent un tiers de leur temps." Elle évoque aussi la possibilité d'exercer sur plusieurs sites, le code de la santé publique permettant à un médecin d'effectuer des consultations sur différentes communes.

Jean-Paul David, lui, remarque qu’il faudrait que les docteurs soient formés à la ruralité. "C’est un exercice particulier, vous touchez à tout de la naissance à la mort."

A Nice, certains professeurs de médecine planchent d’ailleurs sur le sujet tandis que la MSP de Breil met un point d’honneur à recevoir et former de jeunes internes. Dans l’espoir de les garder ensuite.

C'est aussi l'objectif poursuivi par l'agglomération et l'hôpital de Brignoles qui projettent d'aménager une vingtaine de studettes pour héberger des internes.

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Faut-il également revoir notre façon de consommer la santé? Pour Jean-Luc Le Gall, "on se retrouve face à une augmentation du besoin médical : on consomme plus de soins qu'il y a 30 ans."

Et le professeur Olivier Guérin de lui faire écho: "Avoir la possibilité d'effectuer trois IRM dans la semaine, ça devrait être interdit. Aller voir en première intention, un pédiatre ou un rhumatologue, non, d'abord il y a le généraliste."

Emmanuel Vigneron, lui aussi, invite à observer le problème dans sa globalité et insiste sur les enjeux, en creux, d’un accès équitable aux soins. Il avertit: "Le risque c’est que s’il n’y a pas de services, si les gens se sentent abandonnés, alors ils s’éloignent de la République."

Pendant Un mois une série de reportages

Responsabiliser les citoyens, améliorer le cadre de vie, travailler sur la formation des médecins, développer des services sont autant de pistes que nous explorerons dans une série de reportages jusqu’au 15 janvier. 

Si vous souhaitez nous partager des initiatives ou réponses originales, écrivez-nous par mail à solutions@nicematin.fr

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