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"Peur au bide", "obscurantisme", parole muselée... Professeure à Nice, elle confie les difficultés d'enseigner

Mis à jour le 18/10/2020 à 22:45 Publié le 18/10/2020 à 10:25
Fleurs et bougies en hommage au professeur d'un collège des Yvelines décapité en pleine rue, le 17 octobre 2020  à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines)

Fleurs et bougies en hommage au professeur d'un collège des Yvelines décapité en pleine rue, le 17 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) AFP / Bertrand GUAY

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"Peur au bide", "obscurantisme", parole muselée... Professeure à Nice, elle confie les difficultés d'enseigner

Valérie, prof d’histoire-géo à Nice, était de la manif samedi 17 octobre. Sous couvert d’anonymat, elle témoigne de sa peur, de tous ces signes qui, au fil des années, s’accumulent, l’inquiètent.

"Mes proches s’inquiètent que je vous parle."

Valérie (son prénom a été changé pour respecter son anonymat) est professeur d’histoire-géographie dans un établissement de centre-ville, à Nice.

Hébétée, horrifiée par l’attentat, elle a toutefois tenu à témoigner. Contre l’avis de sa famille. Car, nous glisse-t-elle, elle va parfois travailler "la peur au bide quand il s’agit d’évoquer les caricatures de Mahomet".

Cette prof, qui a roulé sa bosse dans l’Éducation nationale, se considère pourtant comme une combattante de la République.

"J’y vais avec la peur au bide, c’est vrai, mais depuis cinq ans je continue car on s’enfonce en France dans un obscurantisme badin qui s’instille à tous les niveaux."

Le marqueur, le point de bascule, elle le situe donc au 7 janvier 2015. Les attentats de Charlie Hebdo. "Des gamins ont refusé de chanter la Marseillaise dans ma classe."

Celle qui a été biberonnée à Charlie Hebdo, au dessinateur Vuillemin, aux Dingodossiers de Marcel Gotlib et René Goscinny, en reste abasourdie.

"Je me suis plaquée au mur"

"La première année post Charlie, quand j’ai évoqué les caricatures, un élève s’est levé. Une grande baraque. J’ai cru qu’il allait me mettre une baffe, je me suis plaquée au mur pour l’éviter."

Elle raconte son établissement de centre-ville qu’elle affectionne. Elle parle de la paupérisation. Ses classes accueillent une population diverse: riche, pauvre, enfants de commerçants, de cadres, d’employés, de chômeurs.

Ses classes ont changé en vingt ans. Elle se souvient d’une époque, il y a vingt ans, où l’instruction de la religion était "joyeuse". "C’était beau, j’adorais cela". En tant que prof d’histoire, elle dit vouloir enseigner "ce qui fédère, pas ce qui divise".

Elle martèle que les trois religions sont jumelles. Ne fait aucune différence, n’établit aucune hiérarchie. Ne stigmatise aucune religion mais ne s’empêche jamais de dénoncer les formes d’intégrisme.

Un événement l’a marquée, pour ne pas dire traumatisée, dans sa chair d’enseignante. "Je montrais le David de Michel-Ange. Une gamine de confession musulmane a pris la parole et m’a dit que je n’avais pas le droit de le montrer car c’était un homme nu. Il a fallu que j’explique la Renaissance, que je décrypte." Cette anecdote l’a frappée.

Dans un autre de ses cours, où l’on parlait d’architecture, de l’art roman et gothique, une élève avait refusé de dessiner le plan d’une église. On y dessinait aussi des mosquées. Valérie s’est inquiétée, a convoqué la maman.

"Tout est prétexte à empoignade"

Chaque sujet est désormais devenu prétexte à empoignade: l’homosexualité, le mariage pour tous, la nudité, l’avortement. Quand ce ne sont pas les théories du complot dont cette génération est abreuvée.

"Quand je montre les caricatures, des gamins tournent la tête en disant que c’est ignoble, honteux. Ça part souvent en live, ça gueule dans tous les sens, mais je prends le temps de décrypter. D’expliquer que depuis Louis-Philippe caricaturé en poire, c’est un art. Que les dessinateurs de presse sont les fantassins de la démocratie. Qu‘aucun verset du coran n’interdit la caricature du prophète. J’en appelle à leur intelligence. Tous mes cours sont basés sur la tolérance, l’acceptation de l’autre. J’arrive à retourner ces gosses, non pas dans leur foi, que je respecte totalement, sans réserve, mais dans certaines dérives totalitaristes. Et, chaque année, ils comprennent."

Elle dit ne jamais avoir eu de plaintes de parents. En revanche une collègue lui a glissé en salle des profs qu’il vaudrait mieux arrêter de montrer les caricatures.

Dans une Éducation nationale où la parole est totalement muselée - "Ma hiérarchie n’accepterait pas que je vous parle en ce moment" - elle se déclare libre. "Je n’ai jamais rendu de comptes."

Selon elle, le pays se crève de ne pas nommer les choses. "Il y a une tiédeur à parler. Pourtant Camus disait que, mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde."

Valérie se voit en "combattante" de la République et de la laïcité. Elle n‘entend pas lâcher. Mais elle tremble, malgré tout. "Vous m’assurez que vous ne donnez pas mon nom ?"


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