Rubriques




Se connecter à

Pénurie d’eau : comment préserver nos ressources en remplissant notre assiette?

Produire certains aliments requiert une quantité d’eau insoupçonnable aux yeux du simple consommateur. Emma Haziza, hydrologue, décrypte les enjeux de notre alimentation et explore des pistes pour se nourrir bien tout en préservant nos ressources en eau.

Flora Zanichelli Publié le 15/06/2022 à 17:00, mis à jour le 16/06/2022 à 09:34
decryptage
Comment préserver nos ressources en eau en faisant attention à notre alimentation. (Dylan Meiffret)

"3000 litres d’eau se cachent dans notre assiette en moyenne!" Emma Haziza, hydrologue et fondatrice de Mayane, centre de recherches appliquées dédié à l'adaptation climatique, poursuit : "Si vous prenez un litre par kilocalorie consommée, le calcul est vite fait."

Une eau qui n’est pas visible directement dans notre assiette mais correspond au volume nécessaire pour produire nos aliments.

L’eau invisible de notre alimentation

"On a toujours tendance à nous dire "faites des économies", poursuit l’hydrologue, mais on ne pense pas à l’eau consommée autrement, par des procédés agricoles ou des cultures gourmandes en eau par exemple."

 

Parmi les aliments les plus demandeurs? La viande rouge. Il faut ainsi 15000 litres d’eau pour produire un kilo de viande bovine. A l’échelle d’un steak, cela fait 1500 litres d’eau.

Le volume  nécessaire à produire les céréales pour nourrir le bétail, à son entretien, à son élevage. Pour un kilo de poulet, comptez 6000 L d’eau en moyenne et 

"Le problème, insiste Emma Haziza, c’est que tout cela n’apparaît pas quand vous faites vos courses. Personne ne vous le dit."

Certaines cultures également sont trop gourmandes en eau et en plus, à des périodes sensibles. C’est le cas du maïs qui demande un arrosage particulièrement important… en plein mois d’août. 

Manger au prix de l’épuisement de l’eau…

L’hydrologue pointe du doigt les ravages de la production à outrance. Pour alimenter leur population et produire toujours plus, certains pays n’hésitent plus à puiser dans les nappes fossiles, du nom donné à ces eaux souterraines conservées en grande profondeur. 

"C’est le cas de la Californie, par exemple, poursuit l’hydrologue. Or, ces nappes ne se reconstitueront pas une fois vidées." 

 

Privés de cette ressource souterraine, les pays peuvent aller jusqu’à se lancer dans une guerre de l’eau "qu’il faut alors aller récupérer ailleurs", commente Emma Haziza.

C’est notamment le cas à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis avec, en octobre 2020, la prise de contrôle par des agriculteurs mexicains du barrage de la Boquilla, en signe de protestation contre la livraison d’eau due par le Mexique aux Etats-Unis après une saison particulièrement sèche.

… et de sa qualité

40 % de l’eau des nappes en France et ⅓ des eaux de surface sont dans état médiocre.

Emma Haziza va plus loin. "Il n’y a pas que l’alimentation qui pose problème mais par exemple, la mode aussi." La production de coton en Inde, par exemple, pour fabriquer nos vêtements demande une quantité d’eau incroyable.

"Les industries textiles vont être alimentées en eau que l’on va prélever ailleurs, poursuit Emma Haziza, au détriment de petits producteurs locaux."

"C’est tout un écosystème que l’on met en danger, appelle à observer l’hydrologue.On a oublié qu’on avait un environnement naturel et que si on ne le préserve pas, c’est dramatique."

La viande de boeuf consomme beaucoup d'eau dans sa production. (Nice-Matin).

Des fruits et légumes plutôt qu’une côte de boeuf

Dès lors, que mettre dans notre assiette? "Je n’aime pas dire aux gens ce qu’ils doivent faire mais je dirais de privilégier les fruits et les légumes", explique Emma Haziza.

 

La viande rouge? Une fois par semaine tout au plus. Et si elle est produite localement comme la viande d’Aubrac, alors les problèmes sont moindres. 

"La viande de poulet requiert également beaucoup moins d’eau, ajoute l’hydrologue. D’ailleurs, heureusement que l’Inde consomme surtout du poulet. S’ils consommaient de la viande rouge, cela serait insoutenable."

Parmi les fruits et légumes, il faut essayer de manger local et bio le plus possible, malgré les contraintes budgétaires et les disparités d’approvisionnement entre territoires. "On peut bien sûr acheter dans les discounts mais peut-être en cherchant à acheter mieux, poursuit Emma Haziza. Avec moins d’emballage, en privilégiant le made in France…"

Manger sain pour préserver notre eau? C’est également le résultat d’une étude européenne réalisée par le Centre commun de recherches de la communauté européenne en 2018. Selon les résultats de cette recherche, il était démontré qu’un régime végétarien équilibré pouvait réduire de 35 à 55 % la consommation en eau pour la production des aliments.

Changer nos manières de cultiver

Emma Haziza explique : "La solution vient du multi variétal et des méthodes de culture plus respectueuses de l’environnement." 

Comme l’agroforesterie qui associe arbres, cultures et animaux pour cultiver autrement. Et que certains de nos agriculteurs locaux tentent de mettre en pratique. Comme Aurélien Passeron à l’Escarène que nous avions rencontré en 2020.

Dans ses restanques, cet ancien coureur cycliste reconverti en agriculteur expliquait que l’ombre des arbres permet "d’avoir un peu moins besoin de les arroser et elles s'habituent aussi à des températures plus chaudes".

 

Emma Haziza concorde : "On a rendu le territoire aride. Regardez les plaines sans ombres où les cultures s’étendent à perte de vue. Les sols y sont secs, pauvres en matière organique." Or, prendre soin des sols, c’est constituer des réserves en eau. Celle que l’hydrologue rebaptisait l’ "eau verte", en opposition à l’eau bleue, directement visible dans les fleuves, les rivières ou les océans.

Eviter l’inertie et agir

La situation est alarmante. Si elle constate une multiplication des colloques sur la question, l’hydrologue s’inquiète du manque d’actions.

"On est en train de taper dans un système qui arrive à sa fin", remarque-t-elle. A-t-on besoin d’autant de choses au quotidien? L’hydrologue invite à regarder son "bol alimentaire" mais aussi à plus de prévention, envers les populations les moins sensibilisées. 

A nous de décider où l’on investit, c’est à la société civile de peser sur les décisions. “Regardez yuka, ça a marché, explique-t-elle, en référence à cette application permettant de connaître l’impact des produits consommés sur notre santé. Si les gens se mobilisent tous ensemble, ils peuvent avoir un impact beaucoup plus fort et pousser, par exemple, les industriels à adopter de nouveaux comportements.

Webinaire "Eau & Changements Climatiques" avec Emma Haziza

Emma Haziza sera présente à Nice ce jeudi 16 juin à 18H00 à l'IMREDD au 9 rue Julien Lauprêtre, pour la Rencontre Grand Témoin. La conférence est complète mais il est possible de s’inscrire au webinaire en s’inscrivant à ce lien : https://lnkd.in/gzBrkHZt

Offre numérique MM+

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.