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Neuf membres de sa famille enterrés à Saint-Dalmas ont été emportés par le Roya, une habitante se confie sur ce traumatisme

En plus des victimes directes, la tempête a ravagé les cimetières de Saint-Dalmas-de-Tende et de Saint-Martin-Vésubie. Des centaines de défunts ont été emportées par la rivière. Comme les membres de la famille de Marie-Grâce.

Antoine Louchez Publié le 01/10/2021 à 11:44, mis à jour le 01/10/2021 à 12:06
Marie-Grâce avait neuf membres de sa famille enterrés au cimetière. Photo Eric Ottino

Ce n’est pas le 2 octobre que Marie-Grâce Frasca, 75 ans, redoute le plus, mais la veille. Cette habitante de Saint-Dalmas-de-Tende avait l’habitude d’aller plusieurs fois par semaine au cimetière, où neuf membres de sa famille étaient enterrés, mais le 1er octobre, date de son anniversaire, elle ne manquait pas d’aller y voir la sépulture de ses parents.

Mais ça, c’était avant que la Roya n’emporte 200 défunts du cimetière, dont tous ceux de sa famille, n’épargnant qu’une poignée de tombes.

Depuis, elle n’a pas pu retourner voir le désastre. "Je n’y suis plus allé depuis l’an dernier, témoigne la septuagénaire. Je vous parle, ça me prend à la gorge. Je sais que c’est juste là, on n’est pas loin du cimetière. Mais je n’y arrive pas. Le 1er octobre, il va falloir que j’y aille, mais je ne sais pas…"

Comment se recueillir, désormais? Les habitants sont perdus. "Tout Saint-Dalmas y avait un proche. Et à la Toussaint, on se retrouvait tous à la messe, même ceux qui ont quitté le village. Il y avait les vivants et les morts. Maintenant, il n’y a même plus les morts. C’est angoissant pour beaucoup de gens."

 

"On sait qu’il y a des ossements partout"

"Angoissant", Marie-Grâce le répète. "On sait qu’il y a des ossements partout dans la rivière. Ne pas savoir où sont mes parents, le fait qu’ils soient éparpillés, comme ça, c’est angoissant. Pour nous, la rivière est devenue un cimetière."

Comment passer à autre chose? La douleur est encore vive. Mais la proposition de l’État de faire des analyses ADN entre habitants et restes humains retrouvés ne plaît pas trop à Marie-Grâce et à son compagnon. "Ce n’est pas la peine de faire des recherches ADN: cela voudra dire qu’on trouvera pour les uns, pas pour les autres. Nous, on pense qu’il faut faire une grande stèle. Comme ça, on sera tous au même niveau."

Questions à Jean-Michel Diesnis, psychologue

"Ici, les morts ne sont pas anonymes"

Après la tempête, le psychologue Jean-Michel Diesnis a été missionné par le Département pour épauler les sinistrés de la Roya.

En quoi consistait votre mission, dans la cellule de crise?
Le psychologue intervient pour autre chose que les réponses techniques, sur les indemnités par exemple. Il intervient sur l’humain, alors que les gens ne venaient pas du tout pour ça au départ. Et ils finissaient par te dire: "Ça ne va pas du tout".

Quels sont les maux les plus fréquents?
Dans l’urgence, c’était l’enfermement, l’enclavement. Surtout là-haut. On était coincés. Aujourd’hui encore, il y a l’eau, la pluie. Il y a des traumatismes sur le fait qu’il va pleuvoir. D’autres ont peur que la montagne tombe. Cette belle nature qui nous entoure est devenue menaçante. Pour d’autres encore, c’est le manque d’écoute, l’absence de réponse. Chacun est unique et réagit en fonction de son histoire personnelle.

Certains ont été endeuillés par la tempête…
Oui, mais ce n’est pas un traumatisme au sens collectif. Contrairement à l’enclavement, l’absence de commerces, les fermetures d’école. Ou encore les sépultures disparues. Les gens en parlent et il n’y a pas eu de travail d’accompagnement à ce sujet.

Comment les gens y font face?
Ça réveille le deuil, bien sûr, et une histoire familiale. Encore une fois, chacun réagit différemment. On se souvient à nouveau de la grand-mère maltraitante, certains cherchent au contraire à faire des recherches généalogiques…

Une patiente ne veut plus s’occuper de son jardin parce qu’il y a des ossements… Dans les villages, c’est un point sensible. Ici, les morts ne sont pas anonymes. Un enterrement, ça fait partie de l’histoire d’un village. Par exemple, le berger mort devient d’un coup un héros.

Comment rebondir?
Pour moi, la tempête doit réunir tout le monde. Il faudrait faire un mausolée pour cela. Mais ce n’est pas encore fait. Il est question de faire des analyses ADN, j’ai trouvé ça presque cruel. Ça rajoute de l’angoisse, même si ça peut être légitime.

Globalement, chacun rebondit à sa manière. Certains vont se consacrer à leur jardin. D’autres vont se dire que c’est l’occasion d’avoir un rêve collectif, dans toute la vallée. Participer à la reconstruction, je le vois comme une chance inouïe. Il y a encore beaucoup d’actions positives, de solidarité. C’est une bouffée d’oxygène pour plein de gens.

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