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"Mon pays ne me tourne pas le dos": Monaco a validé son changement de sexe, il témoigne en exclusivité

Lundi 4 juillet, la justice de Monaco a prononcé une décision historique en validant le changement de sexe d’une personne née fille et en autorisant que soient modifiés sur son état civil son sexe et son prénom. Cette personne a accepté de témoigner de son parcours de manière anonyme.

Julie Baudin Publié le 08/07/2022 à 08:46, mis à jour le 08/07/2022 à 11:59
Lundi 4 juillet, la justice de Monaco a prononcé une décision historique en validant le changement de sexe d’une personne née fille et en autorisant que soient modifiés sur son état civil son sexe et son prénom. Photo Jean-François Ottonello

En validant sur l’état civil monégasque son changement de sexe et de prénom, la justice lui a reconnu le droit d’être transgenre. "C’est aussi une formidable avancée sociale pour mon pays."

Vous dites avoir ressenti très jeune une discordance entre votre identité de naissance et votre identité de genre. Comment cela s’est-il manifesté?

Déjà il y a quelque chose d’assez fondamental chez moi, qui n’est pas forcément le cas chez d’autres transgenres : j’ai été pendant de très longues années dans le déni le plus complet. J’avais très peur d’être transgenre, cela signifiait pour moi que j’allais avoir une vie horrible, marginale… J’étais effrayé par cette idée. Alors je savais que quelque chose n’allait pas mais je n’osais pas mettre le doigt dessus. Je disais que je n’étais pas une fille, mais c’est tout.

Quel est votre premier souvenir d’enfance en ce sens?

 

Je suis dans la cour d’école. Il y a les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Moi, je me rends bien compte que je ne suis pas pareil que les gens qui sont autour de moi. Je me sens à part, mais pas forcément mal. En fait je ne me pose pas de question à ce moment-là. J’ai des centres d’intérêt masculins, je joue avec des garçons et je ne réfléchis pas à pourquoi je fais ça. C’est tout.

Vos premières questions vous vous les posez à la puberté?

Oui, les questions et le mal-être sont venus plus tard quand mon corps a commencé à changer. Je ne l’acceptais pas. C’est là que j’ai commencé à avoir la dysphorie de genre : je me sentais malheureux dans les "choses" féminines. Là, j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Il y a des trucs que je n’arrivais plus à faire comme le sport par exemple. Je pratiquais l’escrime et, c’est idiot à dire, mais le fait qu’en tant que personne féminine je n’avais pas la même force et le même niveau que mes amis masculins me gênait. Je l’ai très mal vécu au point d’arrêter.

Je leur disais que je me sentais mal, que je ne me sentais pas fille

Vous vous confiez à vos proches. Quelles sont les réactions?

Oui j’ai pu en parler à mes parents et mes amis. J’ai cette chance. Depuis un moment je leur disais que je me sentais mal, que je ne me sentais pas fille. Mes parents aussi se rendaient bien compte que quelque chose n’allait pas. Pareil pour mes amis car à l’époque même en tant que fille j’étais très masculine. Pour eux j’étais quelqu’un de différent. C’est tout. Mais je ne mettais pas de mot dessus. Sans doute qu’au fond de moi je savais que j’étais transgenre, mais j’en avais peur. C’était impensable pour moi de dire ce mot.

 

Pourquoi aviez-vous peur?

Je ne sais pas. Rétroactivement je pense que j’ai dû intégrer le fait d’être transgenre quand j’étais enfant et que cette peur s’est ancrée en moi. J’ai vu comment le monde était face à cela et ça m’a terrifié. Dans ma tête c’était: si je transitionne, ma vie est finie. C’est pour cette raison que ça a pris aussi longtemps. Jusqu’au confinement.

En 2020, vous parvenez à mettre un mot sur votre mal-être.

Oui. J’ai 20 ans. Et je suis confiné seul à Monaco. Ce qui me permet de me poser et de réfléchir. J’ai alors exploré les choses et je me disais qu’avec un peu de chance j’allais me rendre compte que je ne suis pas trans. J’y allais à reculons ! J’espérais que ce ne soit pas ça.

Je me suis coupé les cheveux, je me suis aplati le torse, j’ai choisi un prénom masculin… Et le problème c’est que tout me paraissait extrêmement confortable, tout était bon en fait ! Avec tout ça je me suis dit : maintenant que je sais, soit je reste comme ça et j’aurais peut-être une vie plus facile, mais je peux aussi passer à côté. J’ai choisi de prendre cette décision et de passer le pas de la transition.

 

Que ressentez-vous alors?

L’impression d’être face à un mur sans savoir comment l’escalader. La sensation que quelque chose de gigantesque m’attend sans savoir si je vais y arriver.

Et vos parents?

Ils n’ont pas réagi négativement, je savais que je serai soutenu jusqu’au bout. Ils étaient inquiets par contre et ils avaient peur pour moi, peur que ça se passe mal, au niveau social, médical. Peur aussi que mon entourage s’éloigne. Et peur que je me trompe. Ils étaient un peu perdus aussi car ils ne savaient pas comment ils allaient pouvoir me soutenir. J’étais dans le même état. Et au fur et à mesure des rendez-vous médicaux, des discussions avec les psychologues, les choses se sont clarifiées dans nos têtes.

Je lui ai demandé de m’appeler par le prénom masculin que j’avais choisi, il l’a fait sans problème

 

 

 

Comment s’est passé votre premier rendez-vous?

J’ai choisi d’aller voir un psychologue à Nice – c’est là que j’ai opéré toute ma transition – qui m’a touché. Je ne me présentais pas encore de manière masculine et je lui ai demandé de m’appeler par le prénom masculin que j’avais choisi, il l’a fait sans problème et m’a traité avec respect. J’avais l’impression de ne pas le mériter, ça m’a fait fondre en larmes. Puis j’ai vu un psychiatre et plusieurs médecins – j’ai choisi de transitionner en libéral. À chaque rendez-vous nous étions plus rassurés. Aujourd’hui la transition physique est finie et je prends des hormones à vie.

Vous avez suivi un cursus à Sciences Po Paris? Comment votre transition a-t-elle été acceptée au sein de l’institution?

 

Très bien. C’est une institution de gauche, ça aide. À Assas ça aurait été plus compliqué. Ils ont un pôle d’égalité des genres que j’ai contacté en 2020. Il n’y a eu aucun souci pour changer mon prénom, mon mail… sauf sur le diplôme car ce n’était pas mon nom légal.

J’ai fait le deuil de mon mal-être et de ma peur

Avez-vous fait le deuil de votre ancienne vie?

 

J’ai fait le deuil de mon mal-être et de ma peur. Mais je continue de chérir mon ancienne vie qui fait partie de moi. Je ne déteste pas du tout la personne que j’étais avant. Je ne dis pas non plus à tout le monde que je suis transgenre car cela ne regarde que moi.

Le fait que la justice de Monaco, qui est un état conservateur avec le catholicisme comme religion d’état, vous reconnaisse le droit de changer de sexe, cela vous inspire quoi?

On savait qu’on allait gagner car le droit européen fait que Monaco n’aurait pas eu le choix. Mais nous avons été très surpris de la rapidité de la décision. En face de moi j’ai eu des juges bienveillants, sans scepticisme. Que Monaco reconnaisse mon nouveau genre c’était important pour mon avenir ici. Mon pays ne me tourne pas le dos. Je suis aussi très reconnaissant de voir que Monaco bouge dans la bonne direction.

Pensez-vous que votre exemple va permettre de bouger certaines lignes à Monaco, sur d’autres thématiques?

C’est ce que j’espère, comme par exemple sur l’avortement. Je suis en faveur des avancées sociales pour moi comme pour les autres.

"Réfléchir d’abord aux causes de son mal-être et faire attention à la pression sociale"

Aujourd’hui la parole sur la dysphorie de genre s’est libérée. C’est une bonne chose?

Si cela m’a aidé, ça me fait aussi peur. Peur que si on en parle trop ça alimente, comme aux États-Unis, des discours politiques contraires. Pour l’instant ça n’est pas le cas, on a plutôt de la dédramatisation et de l’information. Cela concerne 2% de la population, ça ne doit pas devenir une thématique majeure. Je fais très attention à la direction que cela peut prendre.

Vous dites quoi à ceux qui disent que ce peut être aussi un phénomène de mode alimenté par les réseaux sociaux? Vous-même, vous vous êtes posé la question?

C’est la seule question que je me suis posée pendant des mois. Aujourd’hui tous mes doutes se sont dissipés. J’ai aussi fait très attention à ne faire uniquement que des choses qui m’étaient nécessaires à moi, pas à la vision des autres, ne serait-ce que dans la façon dont je m’habille.

Quand on s’engage dans cette voie, il y a deux erreurs à ne pas commettre. Prendre le temps de réfléchir d’abord aux causes de son mal-être avant de prendre une décision et faire attention à la pression sociale. Admettre aussi qu’il peut y avoir des filles très masculines et des hommes très féminins, sans forcément aller jusqu’à transitionner.

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