Mamie agressée par des ados à Cannes: cette violence doit-elle nous inquiéter? [1/2]

La violente agression d'une mamie de 89 ans à Cannes lundi 29 août, par des mineurs de 14 ans relance la question de la délinquance juvénile. Qu'en est-il? Doit-on s'inquiéter? Sociologue et directeur de recherche au CNRS spécialisé dans la sociologie de la délinquance et des politiques de sécurité, Laurent Mucchielli appelle à prendre de la distance et analyse la situation.

Flora Zanichelli Publié le 06/09/2022 à 07:30, mis à jour le 08/09/2022 à 13:31
L'agression d'une dame de 89 ans par trois mineurs, à Cannes, lundi 29 août, interroge. DR

Le lundi 29 août, une mamie de 89 ans est violemment agressée à Cannes. Alors que l'un d'entre eux lui dérobe son sac, un autre lui assène un violent coup de poing sur le visage. Un troisième filme la scène. L'âge des agresseurs, des mineurs de 14 ans, marque les esprits.

La délinquance est-elle le fait de personnes de plus en plus jeunes? Ou est-ce une impression?

"Oui, c’est une impression, créée par ces discours de type "café du commerce" qui saturent le débat public. La réalité est bien différente. Une de mes doctorantes à l’Université d’Aix-Marseille a soutenu sa thèse fin 2019 sur la délinquance à l’adolescence.

Elle a dépouillé les dossiers de 1 800 jeunes pris en charge par la Protection Judiciaire de la Jeunesse dans le département des Bouches-du-Rhône. C’est un travail vraiment considérable. Elle constate notamment que l’âge moyen au premier délit est de 15 ans.

Est-ce nouveau ? Pas du tout. Au milieu du 19ème siècle, un tiers des mineurs incarcérés n’avaient pas 13 ans. 13 ans, c’est du reste un seuil légal qui date de plus d’un siècle.

 

C’est en effet la loi du 22 juillet 1912 (celle qui créa les tribunaux pour enfants) qui fixa trois tranches d’âges utilisées encore aujourd’hui par la justice des mineurs : moins de 13 ans, de 13 à 15 ans et de 16 à 18 ans. Par ailleurs, la délinquance des adolescents est rarement grave. Moins de 1% du total des mineurs condamnés par la justice en 2020 (dernier chiffre disponible) l’ont été pour des faits criminels. Cela représente 340 personnes en 2020 pour la France entière."

Laurent Mucchielli est sociologue et directeur de recherche au CNRS, spécialisé dans la sociologie de la délinquance et des politiques de sécurité. DR.

Quel rôle jouent les gouvernants et les médias dans la fabrication de cette société violente?

"Les politiciens passent leur temps à se mettre en scène, ils sont enfermés dans le court terme et dans le calendrier électoral. Ils sont donc les champions du communiqué de presse et de la promesse que, avec eux, "les choses vont enfin changer".

C’est une blague répétée année après année, un ensemble de discours et de décisions qui surfent sur l’écume des vagues et profitent du sentiment d’insécurité.

Quant aux médias, le problème de fond est la disparition de toute forme d’enquête et d’investigation au profit d’une mise en spectacle des problèmes du quotidien et des faits divers.

Dans les années 1980, on disait cela de la télévision mais on considérait que la presse écrite était d’un autre niveau. Une génération plus tard, force est de constater que le modèle du spectacle télévisuel s’est imposé partout.

Et l’arrivée d’Internet au tournant du siècle n’a pas amélioré la situation, bien au contraire. L’instantanéisme est devenue la règle partout. Les contenus sont de plus en plus identiques d’un média à l’autre. Ce qui est logique.

 

Faute d’enquête, tout le monde utilise les mêmes sources (dépêches de l’AFP, communication des organisations et des pouvoirs publics) et bien souvent les mêmes "experts". Les lieux et les moments où l’on peut entendre autre chose sont rarissimes."

Quelles pistes suivre pour réduire la violence? 

"Il ne peut pas y avoir de réponse sérieuse à ce niveau de généralité. Encore une fois, "la violence" est un concept fourre-tout qui ne veut rien dire tellement on y mélange des infractions qui ont des auteurs différents, des victimes différentes et des mécanismes explicatifs différents.

Il n’y a rien de commun entre une violence conjugale, un règlement de compte entre trafiquants de drogues, un viol incestueux, une bagarre de collégiens dans la cour de récréation, un échange d’insultes entre automobilistes ou encore un vol à l’arraché de téléphone portable dans la rue. Chaque type de conflit qui se cache derrière les actes de violence physique, sexuelle, verbale ou psychologique a ses logiques propres.

Je vais vous donner cependant un exemple concret de ce que l’on pourrait faire si on s’intéressait davantage aux résultats de la recherche scientifique.

Lorsqu’on étudie la délinquance des adolescents sur un très grand nombre de cas (comme l’a fait ma doctorante déjà citée, et beaucoup d’autres chercheurs notamment américains avant elle), on peut faire des constats statistiques très nets qui devraient orienter les politiques publiques.

Si je prends par exemple la partie de cette recherche qui concerne la ville de Marseille (que nous avons publiée ici), on voit clairement 1) que près de la moitié des adolescents délinquants judiciarisés ont connu des maltraitances durant leur enfance, 2) qu’environ 80% d’entre eux a connu l’échec scolaire au collège (et le plus souvent dès l’école primaire), 3) que plus de 85% d’entre eux ont des parents qui appartiennent aux milieux populaires et, pour les deux tiers d’entre eux, aux franges les plus précarisés des milieux populaires.

 

Violences intra-familiales, échec scolaire, grande précarité, voilà autant de pistes de travail pour les politiques publiques. Cela reste assez général, mais ce type d’études peut être approfondi sur un territoire précis et conduire à des préconisations plus fines encore pour les décideurs locaux.

Encore faut-il, comme on l’a déjà dit, que les élus sortent des postures politiciennes, arrêtent de surfer sur le sentiment d’insécurité d’une partie des habitants, pour écouter davantage les professionnels de terrain et les chercheurs. Ça n’est peut-être pas "rentable" politiquement à court terme, mais ce serait à coup sûr bénéfique aux habitants dans la durée."

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.