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“La nuit, je rêve que je retrouve mon mari”: quatre mois après son arrivée sur la Côte d’Azur, on a pris des nouvelles de cette famille de réfugiés ukrainiens

Yevheniia est arrivée sur la Côte d’Azur le 10 mars, avec son fils et sa mère. lls ont dû fuir Kharkiv, laissant un conjoint et une vie tranquille. Nous les avions rencontrés à ce moment-là, partagé leur douleur et leurs angoisses. Il y a quelques semaines, le grand-père les a retrouvés à Cannes, où les logent un particulier. Diplômée en Français, la mère de famille cherche à prêter main forte à la communauté ukrainienne et à travailler. Ses sollicitations portent-elles leurs fruits? La famille a-t-elle trouvé ses marques? Comment imagine-t-elle son avenir en France?

Gaëlle Belda Publié le 30/06/2022 à 20:00, mis à jour le 01/07/2022 à 14:29
interview
Nataliia, la maman d'Yvheniia et Leonid, son père. Le dernier a avoir rejoint la France. Il n'avait pas de passeport et tenait à se mettre en règles, pour faciliter la suite. Photo Gaelle BELDA

Yevheniia est, pour eux, un phare dans la nuit. Sa maîtrise du français lui confère un statut tout particulier. Oleh, son fils de 13 ans, Nataliia, sa maman de 59 ans, arrivés d’Ukraine avec elle, le 10 mars, s'agrippent à la fluidité de son expression pour chaque tâche. Il en est de même pour Léonid, le papa de 70 ans, arrivé en bus le 27 mai.

Les rôles se sont inversés. Yevheniia, 37 ans, ne flanche pas. "Ils se sont occupés de moi quand j’étais petite, je leur rends la pareille." Un soupçon précocement. Dans leur pays, ses parents étaient séparés et pleinement autonomes. Depuis la guerre, tout a basculé. 

Ils ont quitté Kkarkiv en imaginant rejoindre la Bretagne. Quelques offres de logements d’appoint fleurissaient alors sur le web. "Mais nous avions notre chat, alors c’est tombé à l’eau."

 

Ils débarquent sur la Côte d’Azur. Sans solution. A la gare, on leur glisse d’appeler le 115. “Nous avons été emmenés dans l’arrière pays et accueillis dans une église, avec d’autres Ukrainiens.” Yevheniia esquisse un sourire. "Nous nous sommes réchauffés. Nous avons été nourris et rassurés. Jusqu’à ce qu’on nous propose le rez-de-chaussée d’une maison à Cannes. Trois pièces, c’était parfait."

Le manque du père

Oleh a été scolarisé au collège André-Capron. Et la famille a commencé à prendre ses marques. Mais pour cette seconde rencontre avec la presse, le jeune homme n’a pas tenu à venir. Même si les conditions semblent favorables, sa réalité reste douloureuse.

"Je sais qu’il veut être fort pour moi, pour me protéger. Il n’exprime pas pleinement ses sentiments. Mais c’est difficile d’être loin de chez nous. Tellement difficile d’être loin de son père, mon compagnon. Dès qu’on ferme les yeux, on retourne là-bas. Quand on les rouvre, on réalise qu’on est ici. Loin de ceux qu’on aime, terriblement inquiets pour eux."

Ses yeux bleus s’emplissent d’eau. "La nuit, je rêve que je retrouve mon mari. Que je le touche, que je l’embrasse…" Elle marque une pause. Sourit encore. "Il y a des couples qui vont mal, qui ont des problèmes. Nous n’avions aucun problème. Quand je commence à parler de tout ça, je n’ai que des larmes…"  Et un gouffre dans la poitrine.

Leur maison n’a pas été détruite mais le père de famille a souhaité leur départ, pour se sentir plus serein, "plus en paix". "Lui, il travaille au service des canalisations, de l’énergie, de l’eau. Ils ont la mission de maintenir tout ça en état, pour la population. Mais, du coup, ils sont une cible importante. Il est tous les jours en danger." 

Leur maison est debout. Aussi solide que leur désir de la retrouver. Aussi intacte que le risque d’y retourner.  

 

se sentir utile

L’objectif d’Yevheniia, c’est de mettre à profit ses compétences. Pour aider et pour travailler. Diplômée pour enseigner le français en Ukraine, elle est arrivée en France avec un socle consistant de connaissances. De quoi soutenir sa famille et construire la suite. "Je suis consciente de mes capacités. Je sais que je ne peux pas m’imposer quelque chose de physique. Mais je peux être dans l’administratif." Elle a déjà quelques contacts. 

Elle œuvre pour des associations, fait des traductions…

"Je pense que nous nous ressemblons, avec les Français. Nous sommes sincères, nous sommes une nation travailleuse. Nous ne sommes pas venus ici pour prendre une aide et puis attendre. Je veux, de tout mon coeur, me rendre utile." 

C’est une amoureuse de la France. Notamment parce qu’elle a pu s’identifier à la culture, grâce à ses lectures. "A 15 ans, je fréquentais le centre français de Kharkiv. Je lisais Janine Boissard, Hervé Bazin et son Vipère au poing. Ces lectures et ces découvertes ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui."

Avancer... malgré tout

En attendant que ses sollicitations professionnelles  trouvent un écho, elle essaie de familiariser aussi Oleh, Nataliia et Leonid avec la culture française et la langue. 

Elle sourit tendrement. "Je peux enseigner, j’ai des méthodes mais pour mes parents, c’est compliqué. Avec l’ex-URSS, ils n’ont pas été incités à apprendre une autre langue que la leur. Démarrer maintenant, à 59 et 70 ans, rend l’exercice très difficile." Aussi énergiques et déterminés soient-ils.

 

Oleh, lui, n’a pas spécialement envie de partager des leçons avec sa mère. "Alors quand je me promène avec lui, je lui montre et je lui lis toutes les enseignes. Boulanger, boucher, pharmacie, le nom des rues… qu’il intègre les mots du quotidien." Qu’il gagne encore en autonomie.

Le visage de Yevheniia s’assombrit à nouveau. "Des mois après, la nostalgie est trop forte. On veut retrouver notre vie d’avant. Et malgré toute la beauté de la Côte d’Azur et toute la reconnaissance que nous avons pour ce pays qui nous a accueillis, on rêve de retourner un jour en Crimée. On rêve de revoir la mer noire. C’est plus fort que nous."

Il est plus pénible de s’investir dans ces conditions, c’est évident.

Se reconstruire 

Nataliia se dresse, ruban blanc et bleu en boutonnière et parle à toute vitesse à sa fille. Yevheniia rit nerveusement. "Ma mère est très patriote. Depuis 2004 et la révolution orange. Elle dit qu’on assiste au génocide des Ukrainiens, qu’il y a plus de victimes civiles que de combattant." Elle a le sourire mais le cœur gros. Sa fille enchaîne: "Maman regarde tous les jours les infos. Elle analyse, elle décortique, elle nous explique tout. Elle est devenue notre experte militaire!" Cette fois, ils rient de concert.

"Ma mère raconte aussi que la Russie avait placé des armes à nos frontières. C’était pour nous défendre. Il est compliqué d’accepter que notre parent est devenu notre ennemi." La Russie brise leurs croyances, leur confiance, en plus de briser leurs vies.
"On espère pouvoir rentrer chez nous un jour… Kharkiv serait un bel atout pour la Russie, alors nous prions pour qu’elle ne la prenne jamais."

Yevheniia balaye une mèche de cheveux ondulés. Elle prend une inspiration et enveloppe ses parents, d’un regard plein d’espoir et de lumière. 

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