Rubriques




Se connecter à

FICTION. La Côte d’Azur et le Var en 2040: une fable pour rêver nos villes dans 20 ans

Thierry Paquot est philosophe de l’urbain et professeur émérite à l’Institut d’urbanisme de Paris. Il a imaginé à quoi pourrait ressembler la Côte d’Azur et le Var en 2040 si nous prenons, dès maintenant, les décisions qu’il estime indispensables à un avenir radieux.

Thierry Paquot (avec Virginie Rabisse) Publié le 30/05/2021 à 18:00, mis à jour le 31/05/2021 à 10:22
Espaces verts et constructions en bois sont l'avenir du logement (ici le projet du Ray à Nice) Illustration DR

Thierry Paquot a beaucoup travaillé sur l’avenir de nos villes. Il est l’auteur d’une soixantaine d'ouvrages, qui les examinent aujourd’hui et imaginent celles de demain.Il y parle d’urbanisation planétaire, d’utopies et de philosophie de l’écologie ¹. 

Fort de cette expertise et après plusieurs échanges autour de la ville de demain dans le cadre de notre dossier "Nos villes en 2040", il nous a proposé de rédiger une fiction sur les Alpes-Maritimes et le Var d’ici à 20 ans. 

Une fable écologiste dans un pays merveilleux, où nos villes auraient pris dès aujourd'hui des mesures pour nous assurer des lendemains qui chantent.

 
Thierry Paquot

Thierry Paquot brosse ainsi le portrait de ce que pourraient être Nice,Toulon et les villes de nos deux départements en 2040 si elles répondent aux enjeux climatiques, sociétaux, économiques qui s’imposent à elles. Une vision qui lui est propre, consécutive à ses travaux, aux enjeux qu’il a relevés et faisant apparaître les solutions qui lui semblent devoir être adoptées. 

Plus sombre, le philosophe dépeint aussi ce que risquerait d’être 2040 dans nos villes si nous poursuivons notre route sur le même chemin qu’aujourd’hui.


1. Son dernier ouvrage, L’Amérique verte. Portraits d’amoureux de la nature, est paru en 2020 aux éditions Terre urbaine. Il est aussi l’auteur de Mesures et démesures des villes, aux éditions du CNRS en 2020, Désastres urbains, chez La Découverte en 2019, ou encore Utopie et utopistes, paru en 2007 et réédité en 2018. De 1994 à 2012, le philosophe a aussi été l’éditeur de la revue Urbanisme.

Bienvenue en 2040

Suite à la Covid-19, aux confinements et au couvre-feu, les habitudes des Azuréens et des Varois se sont modifiées. 

 

Ils marchent davantage, se déplacent à bicyclette (principalement électrique compte tenu de l’âge moyen), se procurent des produits locaux sur les marchés fermiers, privilégient le télétravail, trient leurs déchets, boivent de l’eau du robinet, privilégient les produits recyclés ou décarbonés, jettent sans les regarder les publicités, ne s’attardent plus devant leurs écrans, préfèrent lire et converser avec des amis.

Certains s’étonnent de pratiquer autant d’écogestes, eux qui se moquaient des "écolos", qu’ils associaient à des baba-cools... Ils étudient scrupuleusement les étiquettes et bannissent de leur maison tout ce qui est énergivore, fabriqué par des enfants, ayant parcouru des milliers de kilomètres, non réparables ou tout bonnement inutiles. 

Ils changent la pièce défaillante-là où auparavant, ils auraient remplacé l’ensemble, ni plus ni moins. Maintenant ils adoptent le principe suivant: "peu + peu = beaucoup". 

Pour les marchandises seulement, pas pour les sentiments, la culture, les paysages, la beauté, dont ils ne sont jamais assez rassasiés... 

2021: le commencement

Tout a commencé en septembre 2021, quand de nouveaux variants de la Covid-19 se sont manifestés, il fallait être prudent et aussi vivre. Et vivre voulait dire être avec les autres, les humains et le monde vivant. 

 

Pourquoi? Parce que tout individu est situationnel, relationnel et sensoriel, ils s’efforcent de faire corps avec leur lieu et leur milieu, de communiquer avec autrui, et d’exalter leurs cinq sens. Autant dire, tout ce que déconseille le confinement! Cette désobéissance a le goût de l’émancipation.

Dans la ville de demain, la question du transport est prépondérante et ses réponses devront être novatrices. En mars 2020, un candidat à l'élection municipale de La Valette dans le Var proposait la création d'un téléphérique urbain,qui relie Toulon à La Garde. Illustration DR.

À l’échelle de la Côte d’Azur, le tram-train longe la mer et à chaque gare des vélos et des voiturettes électriques sont disponibles pour se rendre dans l’arrière-pays. Les camions ne circulent plus, le rail transporte les marchandises, redistribuées par une armada de camionnettes électriques.

2025: l’après-béton déclaré "cause régionale"

Tous les projets immobiliers ont été arrêtés, l’après-béton déclaré "cause régionale" en 2025. Dorénavant, et d’année en année, les habitants, les promoteurs, les architectes et les artisans se sont convertis au BTP, "Bois, Terre, Paille". Pour la paille, c’était facile d’en trouver, car quelques paysans ont, dès 2022, semé des anciennes céréales robustes qui réagissent bien au dérèglement climatique, produisent de la farine bio et livrent toutes les boulangeries qui confectionnent de vrais pains sans se contenter d’enfourner des pâtes préfabriquées.

D'ici à 2040, Thierry Paquot rêve de la fin du BTP au profit du... BTP! Pour "Bois, Terre, Paille". Photo doc. Victor Tillet.

Les bergers ont réactivé les chemins de transhumance, leurs troupeaux nettoient les sous-bois au point de prévenir les incendies qui ordinairement ravageaient des hectares. Le vignoble est devenu entièrement biologique, ainsi que les fruits et légumes et aussi l’huile d’olive et les fromages, quant aux fleurs dont Nice s’enorgueillit au milieu du XXe siècle, elles fleurissent à nouveau au cœur même de la métropole. Les Azuréens sont ravis de leur approvisionnement alimentaire saisonnier, seul le secteur de la pêche artisanale a mis des années à retrouver les rythmes organiques, tant la poubellisation de la Méditerranée était active... 

2028: le tourisme fait place au voyage

Les énormes navires de croisière ne peuvent plus accoster sur la Côte d’Azur, seuls les ferries avec les îles, dont la Corse, voguent au gaz naturel liquéfié. Le tourisme massifié a fait place, dès les années 2028-2030, à des séjours d’acclimatation aux lieux en y vivant au contact des habitants. Le voyage a remplacé le tourisme. Les musées, médiathèques, bibliothèques, théâtres, cinémas, sont accessibles avec un pass bon marché. 

En 2040, plus personne ne vient "consommer" du paysage balnéaire, polluer la mer avec des scooters bruyants, accaparer le rivage par des plages privées, bétonner la garrigue et artificialiser le sol avec de gigantesques centres commerciaux désertés par des consomm-acteurs, qui confèrent du sens à leurs achats.

 
Pour construire des villes vivables dans 20 ans, Thierry Paquot table sur les enfants et un apprentissage dans la nature. Dans les écoles de Mouans-Sartoux, c'est déjà le cas aujourd'hui. Photo doc. Delphine Gouaty.

Les écoliers apprennent dans la nature, ils enquêtent dans leur quartier et aussi dans les villes et villages de la Côte d’Azur, ils contribuent à façonner les territoires à partir de la valorisation de la faune et de la flore locale, dont ils sont les gardiens attentifs et attentionnés.

2032: une nouvelle loi Travail

Les plus âgés ne sont plus considérés comme en attente de la mort, ils participent, à leur rythme, aux affaires de tous, qui sont aussi les leurs. En travaillant, ils ont le sentiment de ne pas être à côté de la société, ce qui améliore leur santé. Chacun échange une activité contre une autre : je garde ton enfant ce soir, tu tonds ma pelouse demain…

Du reste, il en est de même pour le travail : j’exerce tel emploi mais à tiers-temps (depuis une loi de 2032) et consacre le reste de la semaine à mon potager, mon atelier, mes amis...

Pour que les seniors aient leur place dans la ville de demain, la fable de Thierry Paquot raconte comment chacun échange une activité contre une autre. Photo doc. Jean-François Ottonello.

Est-ce à dire que la Côte d’Azur se replie sur elle-même et vit en autarcie ? Non, elle est devenue une biorégion allant de Menton – à dire vrai de l’Italie – à Toulon, avec des arrières-pays magnifiques qui ont accueilli de nombreux habitants, quittant les grandes villes comme Nice trop dense. Lieu de passage, elle cultive l’hospitalité comme valeur essentielle...Toute la gouvernance a été écologisée, plus de délégation thématique et verticale, mais une approche autogérée et collégiale de la démocratie directe qui n’exclut personne, les enfants y participent aussi. 

En 2040, la biorégion azuréenne est attractive avec sa qualité de vie et ses paysages somptueux, même les moments caniculaires sont modérés, grâce à la plantation de plusieurs millions d’arbres dès 2022. Il y règne une incroyable harmonie qui n’oublie pas la nécessité des désaccords, des tensions, des secrets…

2040: réveil difficile

Un vrombissement réveille notre rêveuse qui imaginait l’an 2040 dans ce pays qu’elle aime tant, où elle est née la première année du XXIe siècle, un message lui annonce la suppression du train qu’elle devait prendre. Encore une journée de galère! Pourtant les édiles prétendent que tous les services publics s’améliorent, ce qui ne convainc guère les électeurs, abstentionnistes à 80%! 

Les mafias locales tiennent les commerces dont l’hôtellerie et les bars, souvent avec la complicité de policiers ripoux. Une pesante bureaucratie ralentit toute démarche citoyenne. Chacun se débrouille au détriment de tous. La dégradation de la nature se poursuit en toute impunité. Les autoroutes s’élargissent, les aéroports s’agrandissent, les centres commerciaux prolifèrent, le béton conquiert la mer sans se soucier de la montée des eaux, les enclaves résidentielles sécurisées vidéo-surveillées mobilisent une armée de vigiles, les rares logements sociaux délabrés sont abandonnés aux caïds qui contrôlent le trafic de drogue et la prostitution, etc. Bref, elle découvre avec accablement que le monde d’avant domine toujours. 

 

Elle n’a qu’une solution: partir. Mais elle sait qu’elle conserve au plus profond d’elle ce bleu du ciel et de la mer, qui continuera à enchanter ses rêves.

Offre numérique MM+

...

commentaires

Les insultes, les attaques personnelles, les agressions n'ont pas leur place dans notre espace de commentaires.
Tout contenu contraire à la loi (incitation à la haine raciale, diffamation...) peut donner suite à des poursuites pénales.

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.