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Dans cet Ehpad pas comme les autres, l’humain n'a pas battu en retraite

Il fait bon vivre aux Jardins d’Haïti. Dans cet Ehpad associatif niché au cœur d’un quartier populaire de Marseille, on mise sur une approche humaine, décloisonnée et intergénérationnelle. Pourtant, les problématiques y sont les mêmes qu’ailleurs. Alors comment cet établissement fait-il pour proposer une qualité de vie améliorée à ces résidents? Reportage dans un lieu hors du commun.

Virginie Rabisse vrabisse@varmatin.com Publié le 13/04/2022 à 19:15, mis à jour le 13/04/2022 à 19:21
reportage
Si la vie est belle aux Jardins d’Haïti, c’est parce qu’on y prône une approche plus humaine, moins cloisonnée. (Photo Camille Dodet)

Lorsque les portes des Jardins d’Haïti s’ouvrent, Cat Stevens a beau chanter "Oh baby baby it’s a wild world" – en français, "C’est un monde sauvage" –, on est ici loin de la jungle décrite dans le livre-enquête de Vincent Castanet, Les Fossoyeurs, sur les dérives du groupe Orpea, leader mondial des Ehpad privés à but lucratif. 

Ici, c’est une "maison à vivre", un Ehpad associatif dans un quartier populaire de Marseille.  On y circule de l’entrée, au salon, en passant par le restaurant sans franchir la moindre porte. L'espace a plus l’air d’un de ces lieux tendances à la déco scandinave, moderne et épurée, où on joue au babyfoot pendant que d’autres bossent assis sur des coussins, que d’une maison de retraite. Mais les visages curieux qui se tournent vers les visiteurs ne sont pas ceux qu’on croiserait dans un espace de coworking. Ceux-là sont ridés, arborent des sourires édentés et sont surmontés de cheveux gris ou blancs… quand il y en a!

Réintroduire de l’humain

Laurent Boucraut vient à la rencontre des nouveaux venus. "Je vous offre un café?" Vêtu d’un sweat à capuche qui, selon les codes, aurait plus sa place sur les épaules d’un start-uper que celle d’un directeur d’Ehpad, il nous conduit non pas dans son bureau, mais au comptoir. Parce que justement les codes, il veut les casser. Alors c’est au milieu des résidents qu’il fait couler deux expresso. "Je veux ouvrir de plus en plus de portes, lance-t-il. Il faut arrêter de cloisonner."

Cette certitude, il l’a acquise avec le premier confinement au printemps 2020, lorsque les résidents se sont retrouvés coupés du monde. "Il est indispensable de réintroduire de l’humain", commence-t-il à expliquer, tandis que se présente un drôle d'attelage. Michelle et sa copine Henriette – "Mais tout le monde me dit Riri" – s’approchent, chacune sur son fauteuil roulant, l’une aidant l’autre. Elles viennent voir ce qu’il se trame du côté du bar. Il faut dire que les deux vieilles dames ont l’habitude de se faire servir un petit whiskey à l’heure de l’apéro. À 10 heures, la tournée du patron partira plutôt sur un petit arabica, sans sucre pour Riri, diabétique. "C’est 7,5 euros!", réclame le directeur, goguenard.

 
Michelle et sa copine Riri sont venues se faire offrir un petit café par Laurent, le directeur des Jardins d’Haïti. (Photo C. D.).

"Si chacun, au sein de l’Ehpad, reprend-il, son sérieux retrouvé, prend chaque jour dix minutes pour mettre un peu plus d’humain dans les relations, vous vous rendez compte de ce que ça change?"

Pour ça, il faut créer une habitude. C’est pourquoi Laurent a fait appel à Fabien Gaudioso, un formateur spécialisé dans le développement social.

"Dans l’Ehpad de demain, il y a une crêche!"

Mais le cœur de la philosophie des Jardins d’Haïti, c’est son projet intergénérationnel. "Dans l’Ehpad de demain, il y a une crêche!", scande le responsable comme un slogan, alors que trois bambins débarquent comme ils le feraient dans le salon de leurs grands-parents. Venus en voisins de la micro-crèche d’à côté, Marlon file là où il sait que l’attend un vélo, Melia et Lina s’installent au piano: clairement, ils ont leurs marques. Déjà la veille, ils ont fait carnaval avec les résidents, qui, loin de craindre l’agitation des minots comme le veut le cliché, semblent ravis de voir les trois enfants s’agiter autour d’eux. "Ils sont beaux tous ces petits", s’émeut Huguette. La vieille dame se rappelle qu’elle-même a eu quatre enfants, plonge dans ses souvenirs, tandis qu’à ses côtés, Sarah regarde plutôt vers l’avenir: "Ils me font penser au futur!", dit-elle, regrettant de n’avoir pas eu assez de temps avec ses petits-enfants.

Les enfants de la micro-crèche Ubi4Kids ont l’habitude de venir passer des moments avec les résidents des Jardins d’Haïti, ravis de l’animation qu’apportent les bambins. (Photo C. D.).

Alors, la partie de domino qui avait démarré un peu plus tôt entre une demi-douzaine de résidents se poursuit naturellement, au gré des tours à bicyclette de Marlon entre les fauteuils roulants et accompagnée des rires de Melia et Lina, qui s’amusent à la balançoire.

Si les bénéfices semblent évidents pour les personnes âgées, l’impact est aussi positif pour les enfants, assure Laurent. "Ça leur montre que c’est aussi ça la vie, ça dédramatise la vieillesse." D’ailleurs, il a remarqué un autre effet profitable: les familles des résidents viennent plus souvent et plus longtemps leur rendre visite, y compris avec les plus jeunes générations.

Un tiers-lieu dans mon Ehpad

Bien sûr, il aurait aimé aller plus loin. Alors qu’il est temps pour Lina, Melia et Marlon de rentrer "chez eux", le responsable explique avoir espéré que "la crèche soit vraiment installée dans l’Ehpad ou, au moins, qu’il y ait une entrée commune". Mais les institutions en ont décidé autrement. Finalement, la micro-crèche de l’association UB4Kids a pris place dans le bâtiment de façon indépendante. La preuve qu’il y a encore du chemin à parcourir pour faire bouger les lignes.

 

Heureusement, l’appel à projet "Un tiers-lieu dans mon Ehpad" lancé par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie devrait changer la donne. Les Jardins d’Haïti ont en effet été sélectionnés avec vingt-cinq autres Ehpad à travers la France – ils sont le seul établissement de la région – pour bénéficier d’une subvention de près de 120.000 euros et ainsi renforcer leur volonté d'ouverture vers l'extérieur.

Fabien Gaudioso (à gauche), le formateur de WeAreTheStarters, avait ce jour-là un rendez-vous pour lequel il a donné rendez-vous aux Jardins d'Haïti. Guy n'en a pas perdu une miette! (Photo C. D.).

Dès lors, non seulement de nombreux projets pourront être financés, mais, surtout, la légitimité ainsi acquise permettra de franchir de nouveaux obstacles. Potager partagé avec les habitants du quartier sur une parcelle de 500 m² appartenant à l’établissement, appartement pour deux étudiants qui, en échange, donneront quelques heures de leur temps aux résidents ou encore installation d’un four à pizza pour des soirées de partage feront alors partie du quotidien des résidents des Jardins d’Haïti…

Des actions pour faire évoluer les préjugés

"On a déjà ouvert le restaurant à ceux qui souhaitent y déjeuner, notamment le lundi, jour du menu signature par le chef Renaud Guez", rappelle Laurent. Attablé à quelques mètres du comptoir où la pose café se termine, la présence de Fabien Gaudioso, le formateur, en plein rendez-vous professionnel, souligne aussi que l’Ehpad peut faire office d’espace de travail… Et qu’importe les allées et venues colorées de Guy, l’idole de ces dames et surtout de "sa femme", Marie-France. Au guidon de son improbable déambulateur "tuné" façon Harley Davidson, le vieil homme roule des mécaniques, joue du klaxon. "Allez l’OM!", rigole-t-il, affublé de son écharpe du club marseillais, assortie à celle de Marie-France. "Un jour, on a mis une première décoration sur son déambulateur, puis c’est devenu un jeu", se souvient le directeur.

Guy, au guidon de son déambulateur customisé façon Harley Davidson, et Marie-France, "sa femme", sont un peu les mascottes de cette "maison à vivre". (Photo C. D.).

Pas question cependant de transformer l'Ehpad et ses résidents en cirque. "L’idée, ce n’est pas de faire pour faire ou pour mettre en lumière notre établissement, insiste Laurent. Ce qu’on fait, on le fait de manière réfléchie pour révolutionner le monde de la vieillesse, pour que l’image des Ehpad et de la profession évolue."

Parce que, quoi qu’il en soit, on est bien ici dans un établissement pour personnes âgées dépendantes: la salle où certains des résidents dodelinent de la tête devant la télé existe ici aussi – "Si on l’éteint, ils ne sont pas contents!" – et le nombre de fauteuils roulants qui prennent place autour des tables du restaurant alors que l’heure du déjeuner est encore lointaine attestent du grand âge et de la perte d’autonomie des résidents.

Des bénéfices pour des soignants, pas des actionnaires

Autrement dit, si Les Jardins d’Haïti font figure d’exception, ils n’en rencontrent pas moins des difficultés identiques à tous les Ehpad. En tête, les ratios de personnel. Avec 50 professionnels – soignants, mais aussi techniques ou administratifs – pour 90 résidents, dont 14 en secteur Alzheimer, l’Ehpad marseillais est pile dans la moyenne française, établie à 0,57. 

 

La différence dans l’organisation vient évidemment de ce en quoi croit la direction de l’établissement. Depuis sa création en 1950 par Suzanne, l’arrière-grand-mère de Laurent, sous forme d’association pour les personnes fragiles, elle n’a fait qu’améliorer l'humanisme de sa démarche. Le grand-père Robert en a fait une véritable maison de retraite, avant que Jacques, le père, ne commence à "casser les codes", embauchant un GO du Club Med comme animateur. Chaque génération de Boucraut a ainsi participé à construire ce modèle.

À la table des copains, on trinque à une retraite sereine malgré le grand âge et la perte d’autonomie. (Photo C. D.).

Mais la manière dont l’association gère ses finances a aussi du bon. Le directeur souligne ainsi que comme tous les Ehpad, Les Jardins d’Haïti fonctionnent "à deux vitesses": "D’un côté, la partie santé, financée par le forfait “soin” attribué par l'État et qui rémunère notamment les soignants. De l’autre, la partie hôtellerie pour l’hébergement, la restauration."

C’est sur ce secteur que des bénéfices sont possibles. Ici, ils sont réinjectés dans le fonctionnement de la structure et permettent de budgéter deux postes de soignants supplémentaires, plutôt que d’enrichir des actionnaires.

Une philosophie permise par le statut associatif de cet Ehpad, diront les cyniques. Faux! La famille Boucraut, sous l’égide de Stéphane, le frère de Laurent, met en œuvre la même politique aux Jardins du Cigaloun, à Volx, dans les Alpes-de-Hautes-Provence, son établissement certes indépendant de tout groupe, mais tout aussi privé à but lucratif.

Faible turn-over du côté du personnel

C’est ainsi que quand on lui demande si elle est bien aux Jardins d’Haïti, la fringante Martine s’écrit: "C’est clair!" Juste derrière elle, "la table des copains" ne dira sûrement pas le contraire. Alors que midi sonne et qu’on s'apprête à servir l’entrée – une appétissante mousse de canard –, les cinq messieurs trinquent au rosé, comme s’ils levaient leurs verres à la déclaration de Martine. De l’autre côté du restaurant, Guy et Marie-France ont pris place à la table où, chaque jour, ils déjeunent en tête-à-tête. Être amoureux aux Jardins d’Haïti, c’est quand même pas loin du paradis!

"Bon appétit messieurs, dames!", lance à son tour Jean-Marc, l’animateur. Rien que par sa présence, lui aussi témoigne du bien-être qui règne alentour. Avec plus de 25 ans au sein de l'établissement, il est l’un des plus anciens employés. Valérie, la cheffe de cuisine là depuis deux ans, ou Pauline, assistante de direction qui boucle sa première année aux Jardins d’Haïti, n’auraient sûrement rien contre une telle ancienneté.

Si le personnel est si fidèle aux Jardins d’Haïti, c’est parce qu’il fait bon y travailler. "L'ambiance est bonne avec tout le monde", assure Mégane, infirmière, un regard complice vers Martine. (Photo C. D.).

Même du côté des soignants, le turn-over est faible. "Si je suis là depuis si longtemps, c’est qu’il y a ce truc en plus", sourit Mégane, infirmière et cadre en remplacement. Arrivée en 2016, elle précise que "six ans dans un Ehpad, c’est long", mais qu’elle n’a pour l’instant aucune envie de partir. "C’est plaisant de travailler comme ça. L'ambiance est bonne avec tout le monde: le personnel et les résidents. Je ne viens pas avec une boule au ventre et, surtout, si je devais trouver un établissement pour un proche, je voudrais que ce soit ici."

 

C’est d’ailleurs ce qu’a fait Laurent puisque Martine est la grand-mère de son épouse.

Mégane a toutefois intérêt à s’y prendre d’avance: la liste d’attente pour une place aux Jardins d’Haïti grandit en même temps que la réputation de l’établissement.

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