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Comment l’Italie fait face à la vengeance pornographique sur le web? (Et on a comparé avec la France)

En Italie, la pratique du Revenge Porn, du nom anglais donné à la divulgation sur Internet d’un contenu sexuellement explicite sans le consentement des protagonistes dans le but de se venger, est en constante augmentation ces dernières années. Au point que l’observatoire transalpin Eurispes évaluait à 12,7% le nombre d’Italiens connaissant une personne victime de cette pratique. Pour lutter au mieux contre ces comportements dévastateurs pour ceux qui en sont victimes, législateur, universitaires mais aussi citoyens se mobilisent.

Flora Zanichelli Publié le 07/07/2021 à 20:00, mis à jour le 22/07/2021 à 07:18
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De plus en plus de personnes ont recours au Revenge porn (vengeance pornographique). AFP

L’affaire Tiziana Cantone : du fait divers tragique à la loi "Alerte Rouge"

Sur les photos que l’on peut trouver sur le web encore aujourd’hui, Tiziana Cantone est une jeune femme au large sourire et à la belle chevelure brune. Pourtant, cette Italienne originaire de Mugnano près de Naples a connu un destin tragique. En 2015, alors qu’elle est à peine âgée de 32 ans, un film la montrant en plein acte sexuel est diffusé sans son consentement. Ce qui devait rester entre elle et son compagnon de l’époque fait bientôt le tour du monde.

L’affaire prend une ampleur démesurée : sur le mini-film on la voit dire "Stai filmando? Bravo!" ("Tu es en train de filmer? Bravo!"). Son identité y est parfois déclinée. La phrase devient virale, des tee-shirts siglés de cette citation sont mis en vente. La jeune femme, qui ne peut plus faire un pas dans la rue sans être la risée de ceux qui la croisent, se voit contrainte de quitter son village napolitain. 

Elle trouve refuge en Emilie-Romagne (Italie centrale) puis en Toscane, chez des proches. Le répit est de courte durée. Tiziana Cantone entame des démarches pour empêcher la diffusion de la vidéo mais rien n’y fait. Pire, Google, Yahoo! Italia et Youtube lui réclament 20.000 euros de frais. La goutte de trop ? Acculée, toujours plus isolée, la jeune femme se donnera la mort par pendaison le 13 septembre 2016.

 

"Cette affaire est la démonstration de la complexité de ce cas", explique Luca Ribustini, journaliste et auteur avec l’avocate Romina Farace du livre "Assassinée par le web : Tiziana Cantone, histoire d’un féminicide social", publié en 2019. L’année même où l’Italie s’est dotée d’une loi dite "Codice rosso" ("Alerte rouge") modifiant le code de procédure pénale en matière de protection des victimes de violences domestiques ou basées sur le genre. Désormais, le Revenge Porn est  reconnu comme un délit puni jusqu’à six ans d’emprisonnement et passible de 5.000 à 15.000 euros d’amende. 

"On n’imagine pas toutes les traces qu’on laisse sur le web, s’exclame Luca Ribustini. Après la mort de Tiziana, sa mère a retrouvé la sauvegarde qu’elle avait fait de la carte de son téléphone. Je me suis plongé dedans et j’ai pu remonter le temps à travers toutes les conversations qu’elle avait eu avec sa mère comme avec son fiancé de l’époque."

Les détails abondent. Mais "sur les 27.000 messages que la carte mémoire contenait, seuls 60 ont été pris en compte par le Procureur", regrette le journaliste. 

L’homme qualifie volontiers la lecture des messages de "descente aux enfers". S’il se félicite aujourd’hui, de l’adoption de la loi "Codice rosso", il ne peut s’empêcher de souligner le fossé qui sépare les temps de la justice, "particulièrement lents en Italie", de ceux de la diffusion d’informations sur Internet. "Sans oublier l’opacité du web, la mauvaise communication entre services administratifs au cours de l’enquête", remarque Luca Ribustini. En Italie, les choses avancent pas à pas : la justice vient de saisir le livre de Luca Ribustini et Romina Farace pour tenter d’en tirer davantage de détails.

 

Depuis l’affaire Cantone, d’autres cas ont défrayé la chronique judiciaire italienne mais la loi "Codice rosso" a permis d’obtenir des condamnations. En juillet 2019, un homme a été condamné à 13 mois de prison pour avoir diffusé une vidéo de sa collègue. Et pas plus tard que février dernier, c’est une directrice d’école qui a été condamnée pour avoir renvoyée une enseignante victime de "Revenge porn" de la part de son ex après que ce dernier a diffusé des images à caractère sexuel la concernant.

Et en France?

En France, c’est un amendement à la loi pour une République numérique de 2016 qui condamne la "transmission d'une image d'une personne qui est dans un lieu privé, sans le consentement de la personne concernée". Désormais, l’article 226-2 du Code pénal réprime le Revenge Porn portant la peine applicable jusqu’à deux ans d’emprisonnement et jusqu’à 60.000 euros d’amende. En 2018, la loi sur le cyberharcèlement moral et sexuel prévoit que toute atteinte à l’identité, l’intimité, la dignité, la réputation ou la tranquillité contre une ou plusieurs personnes sur les réseaux sociaux est sanctionnée. En France, des cas retentissants ont défrayé la chronique comme l’affaire Benjamin Griveaux, du nom de cet ancien député candidat à la mairie de Paris contraint à la démission après la diffusion de vidéos privées à caractère sexuel le concernant. 

En 2016, l'affaire Tiziana Cantone fait le tour du monde. Cette Italienne de 32 ans s'est donné la mort après la diffusion d'un de ses sextapes, contre sa volonté. blog FranceTVinfo.

Une pratique de plus en plus développée, surtout chez les jeunes

En Italie, le phénomène du Revenge porn ne cesse de croître, remarquent les observateurs. En novembre 2020, soit un an après la mise en application de la loi "Codice rosso", un dossier du Département d’analyse de la police criminelle italienne dénombrait à 1.083 le nombre d’enquêtes ouvertes en Italie pour Revenge Porn. Et dans une étude, la police des communications, un corps de police spécifiquement dédié à la lutte contre la criminalité informatique, affirmait recevoir la dénonciation de deux cas de Revenge porn par jour. 

Une pratique particulièrement développée chez les jeunes. Dans la Péninsule, en 2018, une étude de l’Observatoire national de l’adolescence révélait que 6% des très jeunes (entre 11 et 13 ans) envoient habituellement des images sexuelles par Internet. Les deux tiers sont des filles. Le pourcentage bondissait à 19% chez les 14-19 ans. 

Pratiques marginales? Pas tant que ça si l’on en croit une étude de 2017 selon laquelle "pour beaucoup d’adolescents il apparaît normal de se filmer pendant un rapport sexuel et de le partager avec ses amis". Un sujet devenu tellement épineux, notamment après le confinement qui a vu les cas augmenter, que la RAI a diffusé sur le thème en début d’année 2021 Nudes, une série télévisée inspirée de la Norvège retraçant l’histoire de trois adolescents victimes de Revenge Porn et chantage sexuel.

Et en France?

Après l’affaire Benjamin Griveaux, un sondage effectué par l’Ifop a tenté de mesurer la diffusion et l’impact de ces pratiques. L’Institut de sondage établissait qu’entre 2014 et 2020, le nombre de jeunes à "s’être déjà excités virtuellement avec un partenaire" avait été multiplié par 4. Presque la moitié des jeunes Français de moins de 25 ans craignent également d’être victime de "Revenge porn". Le nombre de Français ayant avoué, quant à eux, être à l’origine d’un "Revenge porn" a doublé entre 2014 et 2020, passant de 2 à 4%.

L'Italien Matteo Flora a créé en 2019 une association pour aider les victimes de cyberharcèlement à supprimer des contenus compromettants sur le web. Capture Youtube #CiaoInternet.

Des associations sur le pont et les solutions mises en place en Italie

"Dire qu’on résout des cas de vengeance pornographique est peut-être un peu fort, mais disons que nous atténuons ses effets." L’Italien Matteo Flora est expert en e-réputation, réputation sur le web, depuis des années. "Cela fait une quinzaine d’années que je m’occupe de pédopornographie et revenge porn." L’homme a lancé en 2019 “Permesso Negato” (Sans accord), une assocation non-profit pour aider les victimes, entre autres, de Revenge Porn. 

 

Ancien consultant pour Facebook, Matteo Flora reconnaît avoir des contacts privilégiés avec le réseau social : "Nous avons négocié avec eux de pouvoir leur communiquer les contenus diffusés contre la volonté des victimes à éliminer." Facebook est également sponsor de “Permesso Negato”.

"Permesso Negato" offre des services en matière d’aide légale, de lobbying et de technologies. "Nous nous occupons aussi de sextorsion (ou extorsion sexuelle)." L’équipe est constituée d’avocats en droit de la propriété intellectuelle ou droit des technologies ainsi que d’experts en autodéfense numérique et répond en 6 langues. "Nous songeons à développer l’association ailleurs qu’en Italie car le travail est énorme. En un an, nous avons reçu mille plaintes. Et ça ne cesse de croître!"

Selon Matteo Flora, le confinement a été propice à la multiplication des cas "parce que les gens étaient plus en ligne". Et d’attirer l’attention sur certains canaux comme Telegram, très récalcitrants à l’idée d’éliminer des contenus compromettants. "C’est au moment des réclamations que nous rentrons en jeu car souvent, les victimes sont démunis face aux réseaux sociaux et ne savent pas à qui s’adresser."

Pour l’expert italien, il s’agit de faire attention. "Ces pratiques sont entrées dans les moeurs et on ne peut pas interdire aux gens de s’y adonner." Reste que quelques conseils peuvent être dispensés : "L’éducation affective est fondamentale, souligne Matteo Flora. Si vous souhaitez partager vos photos, faites attention à utiliser plutôt des sites où les contenus ont une durée de vie limitée. Veillez également à ne pas filmer ou photographier des parties de vous reconnaissables, comme le visage bien sûr, mais aussi des tatouages ou des signes distinctifs. Enfin, veillez au cadre car parfois, les intérieurs sont reconnaissables." 

Et d’ajouter : "La possibilité que cela reste seulement entre vous et la personne avec laquelle vous avez partagé les photos est extrêmement faible. En moyenne, les images sont partagées avec quatre autres personnes."

Et en France?

Le confinement a accentué les cyberviolences, notamment à l’égard des mineurs, selon l'association e-Enfance, qui gère une plateforme d'écoute dédiée à ces phénomènes. C’est pour répondre à cette urgence que le secrétaire d’Etat chargé de l’enfance et des familles a lancé, de concert avec l’association e-enfance, le numéro 3018 pour accompagner les victimes et leurs parents. Ce numéro permet aussi d’obtenir la suppression de contenus ou comptes illégaux leur portant atteinte. Le 3018 permet également un suivi auprès des autorités concernées. L’année dernière, plusieurs médias français dont Le Monde, rapportait la prolifération de comptes “ficha”, un nouveau phénomène concernant surtout les mineurs. Ces comptes, présents sur Snapchat, mais aussi sur Télégram et Instagram, diffusent des photos de jeunes filles dénudées avec leur nom, prénom et établissement scolaire, soumettant ainsi les victimes à la vindict populaire. C’est pour répondre à ce genre de pratiques et à la multiplication des cas de Revenge Porn que l’association “Stop Fisha” propose une aide aux victimes en signalant, par exemple, aux forces de l’ordre, les abus subis. Le collectif compte 12.000 membres à travers la France.

Une grande enquête universitaire sur le Revenge Porn lancée à Bolzano

 

Face à la montée du Revenge Porn en Italie, l’université de Bolzano a lancé un projet de recherche autour du phénomène. Dans l’équipe, des experts internationaux en droit pénal, informatique et psychologie. L’idée ? Observer si une nouvelle réglementation en la matière n’est pas nécessaire, celle en vigueur n’étant pas applicable, par exemple, hors des frontières italiennes.

La “Polizia postale”, le service de police italien dédié aux infractions numériques, participera également à la recherche, en compagnie d’une association de lutte contre les violences faites aux femmes. 

L’impact psychologique sur les victimes laissé par la diffusion de ces vidéos ou autres photos intimes sera également mesuré. Il arrive souvent, comme dans l’affaire Tiziana Cantone, que les images restent longtemps après la dénonciation des faits… Et menacent de resurgir, à n’importe quel moment.

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