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Comment l’injonction au bien-être est devenue une source d'anxiété

Explosion des livres de développement personnel prônant un art de vivre sain et apaisé, multiplication des coachs en ligne, le bien-être est devenu un objectif de vie. Mais gare aux dérives d’une vie sans échec et souffrance, avertissent les spécialistes qui voient dans ces modèles, une source d’anxiété.

Flora Zanichelli Publié le 08/11/2021 à 19:00, mis à jour le 09/11/2021 à 11:48
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L'injonction au bien-être crée de l'anxiété. Pixabay

Quand il a arrêté de fumer, Gaëtan a pris 30 kilos. Une claque pour cet ancien sportif amateur de volley-ball et d’arts martiaux. 

"Blessé au dos et plusieurs fois opéré, je ne pouvais plus faire les sports que j’avais toujours pratiqués, se souvient-il aujourd’hui. Grossir a été terrible pour moi. J’avais l’impression d’être devenu hors norme."

Un sentiment qu’il éprouve depuis longtemps, lui qui se décrit comme un grand gaillard de 1m93 pour 100 kilos. "De fait, mon gabarit n’est pas dans la norme", souffle-t-il.

"C’est en regardant les réseaux sociaux que je ressens une gêne surtout, confie aujourd’hui ce juriste niçois. Y voir des gens aux vies parfaites, toujours bien habillés, en forme, tonique, ça me rend anxieux."

 

Il poursuit : "Je suis allé manger dans un fast-food la semaine dernière… Eh bien, pour la première fois, je me suis senti très mal, j’ai énormément culpabilisé alors que je n’y vais qu’une fois tous les deux mois."

Difficulté à accepter ses défauts

Rien d’étonnant à tout ça, remarque la psychanalyste niçoise Christine Ganneval. "On est dans une société de l’image, de perfection, de performance augmentée par le miroir des réseaux sociaux."

Ces derniers sont d’ailleurs régulièrement pointés du doigt par des études scientifiques. En 2016, une étude réalisée au Danemark avait révélé les effets néfastes de Facebook sur le bien-être de ses utilisateurs. Plus ceux-ci se tenaient éloignés du réseau social, plus leur sentiment de satisfaction et leurs émotions positives augmentaient. 

Dans son cabinet, Christine Ganneval voit défiler des patients en difficultés : "Ils sont dans le contrôle. Ça peut être n’importe qui, comme cette mère de famille qui arrive tous les matins à l’école avec son enfant et qui est toujours souriante alors qu’elle est en instance de divorce

Ou encore un patient un peu rond physiologiquement qui se bat contre lui-même pour donner une autre image de lui sur les réseaux sociaux."

La psychanalyste décrit des patients sous pression "qui ont du mal à dire qu’ils sont malheureux". 

 

"Certains se créent un personnage et puis un jour, la tension de trop arrive et ça craque."

Course au bien-être décriée 

Face à la montée de ces livres sur le développement personnel, de ces coachs en tout genre qui peuplent youtube et scandent le rythme de vie parfait, des voix s’élèvent.

Dans son dernier numéro, la revue Society titrait en une: "La grande illusion, comment le développement personnel leur a gâché la vie" avertissant des dangers de l’accomplissement de soi à tout prix et l’engrenage dans lesquels se retrouvaient ses aficionados.

En avril dernier, Thierry Jobard, libraire à Strasbourg parachuté au rayon développement personnel, publiait un livre au titre éloquent : "Contre le développement personnel", dénonçant le manque de nuances des ouvrages prônant le bien-être à tout prix.

"C’est une exaspération par rapport à cette rhétorique du confort et du bien-être qui dégouline sur tous les murs" qui a ainsi poussé Benoît Heilbrunn, professeur à l’ESCP Business School, à publier “L’Obsession du bien-être” en 2019. "Comme si l’existence devait indéfiniment se décliner sur le mode du spa", commente le professeur.

Dérives individualistes au détriment du collectif

Pour Benoît Heilbrunn, il faut remonter au XVIIIe siècle pour trouver les origines du phénomène. Quand l’idée de confort a fait son apparition pour être exact. "Cette course au bien-être a été renforcée dans les années 1970, par une orientalisation du monde, comme en témoigne le développement en occident de pratiques comme le yoga, les arts martiaux, le fait de manger des sushis."

 

La limite, explique-t-il, c’est qu’"en idéologisant et en valorisant à ce point le bien-être état sensoriel qui renvoie l’individu à lui-même et le déconnecte des autres, on évacue toute idée de projet politique et de vivre ensemble. C’est donc un facteur important de délitement du lien social."

Or, la santé mentale, "c’est quand on se sent bien dans son être en relation avec des individus", rappelait Boris Cyrulnik au début de notre dossier sur la santé mentale.

Autre dérive, estime Benoît Heilbrunn, l’"essor d’une nouvelle catégorie de marché appelée wellness lifestyle  dans un large éventail d’industries. qui vont des spas, aux médecines alternatives, en passant par la nutrition, la beauté, les thérapies comportementales, la spiritualité, le fitness. Si bien que le bien-être envahit aujourd’hui les écrans, les messages publicitaires, les discours d’entreprise et les rayons des librairies.

Preuve en est, par exemple, avec les chiffres de l’édition, comme le relevait les Echos dans un article publié en 2017 et qualifiant les ouvrages de psychologie grand public de "nouveau filon". L’article rapportait pour preuve les chiffres de l’institut GfK estimant à 45,3 millions d’euros ce "marché de la psycho pop", en croissance de 8 %.

Une économie du bien-être qui s’appuie sur le mal-être des gens pour fructifier. D’autres se sont penchés sur la question, comme la sociologue Eva Illouz qui a publié en 2018 un livre sur comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle sur nos vies, baptisé "Happycratie".

Accepter l’imperfection

"Il faudrait que les gens arrivent à accepter leurs défauts réels et imaginaires, constate Christine Ganneval. Accepter que la vie les chahute et de se tourner vers des choses imparfaites."

Il faut se souvenir que le bien-être et le confort ne sont pas des projets de vie”, souligne Benoît Heilbrunn. Avant de poursuivre : "Méfions-nous donc de tous ces charlatans du bien-être qui nous vendent du bonheur sous la forme de recettes de cuisine. C’est à l’intérieur du nous-même qu’il est possible de trouver du sens à tout ce que nous décidons de faire ou de ne pas faire". 

 

Gaëtan, lui, a éloigné son portable. Il préfère désormais prendre un livre, voir des amis, discuter "en vrai". "Et pendant tout ce temps, le téléphone reste au fond de ma poche."

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