Rubriques




Se connecter à

Comment la maison de santé de la Roya est devenue un modèle en matière de lutte contre les déserts médicaux?

En 2012, dans la Vallée de la Roya, les médecins s’épuisent à la tâche et le territoire risque de devenir un désert médical. Fraîchement débarqué, le docteur Jean-Louis Gerschtein s’engage alors dans la création d’une Maison de santé pour fédérer les soignants tout en respectant les besoins du territoire. Aujourd’hui, la structure réunit une trentaine de professionnels de santé au profil varié. Partage des tâches et des honoraires, formation continue, appels à projets mais surtout un solide travail d’équipe expliquent ce petit miracle médical.

Flora Zanichelli Publié le 15/01/2022 à 18:15, mis à jour le 01/02/2022 à 19:02
reportage
Le docteur Jean-Louis Gerschtein en consultation dans la Maison de la santé de la Roya. Ici sur le site de Tende. Quentin Lazeyras

Il est 11 heures ce jeudi matin à l’hôpital de Tende et dans le couloir du premier étage, où les médecins de la Maison de santé de Breil se sont installés depuis le passage de la tempête Alex, les patients n’arrêtent pas de défiler.

Derrière la porte de la salle d’attente qu’il ouvre régulièrement de manière tonique, le docteur Jean-Louis Gerschtein prend la tension, regarde les analyses, discute autant qu’il le peut. 

Pas moins de quatorze rendez-vous sont inscrits à son agenda, en ce froid matin de janvier. Et la journée est loin d’être finie. "Une visite à domicile est prévue entre midi et deux à La Brigue et l’après-midi, j’enchaîne avec la vaccination."

Depuis la tempête Alex, Jean-Louis Gerschtein monte toutes les deux semaines à Tende, en alternance avec son collègue le docteur Di Vincenzo. Il dort sur place, les travaux sur la départementale qui dessert la Vallée rendant impossible des allers et retours quotidiens à Breil, où il est domicilié. 

 

"La mairie nous a mis à disposition un studio et nous y dormons à tour de rôle avec mon collègue." Les trois premiers jours de la semaine, un médecin interne vient en renfort. Et ce n’est pas de trop dans ce territoire aux routes escarpées et aux villages enclavés.

La maison de santé a été endommagée par la tempête Alex et les médecins ont dû ouvrir un cabinet dans l'hôpital, un peu plus haut. Jean-François Ottonello.

Il y a dix ans, des médecins au bord de l’épuisement

Six médecins généralistes, quatre séniors titulaires et deux remplaçants longue-durée, travaillent aujourd’hui à la Maison de la santé (MSP) de la Roya répartie sur deux sites, à Breil-sur-Roya et Tende. Auprès d’eux officient, entre autres, des kinésithérapeutes, des infirmiers libéraux, des psychologues ou encore, une diététicienne.

C’est le docteur Gerschtein qui a eu l’idée de mettre sur pied cette structure après son arrivée à Breil. C’était il y a dix ans. A l’époque, ce médecin généraliste originaire de la région parisienne débarque dans la Roya sans vraiment la connaître : "Ma famille avait une maison à Nice, j’avais besoin de changer d’air, mon travail à Paris ne me satisfaisait plus."

"Quand je suis arrivé, il y avait sept médecins réunis dans un cabinet de groupe, se souvient-il. Il régnait un vrai esprit d’équipe mais malgré tout, la charge de travail était monstrueuse, les horaires, à rallonge, et l’organisation manquait de fluidité."

En 2012, c’est décidé, le cabinet de groupe devient une Maison de santé. L’organisation, plus fluide, les tâches, mieux réparties, doivent soulager les professionnels. Pour le docteur Gerschtein, il faut anticiper. En 2015, alors que certains médecins approchent de la retraite, le spectre du désert médical se profile à l’horizon. "J’avais pronostiqué qu’on ne serait plus que deux dans cinq ans."

 
Le docteur Gerschtein se rend régulièrement chez ses patients, des personnes âgées à mobilité réduite. Ici, à La Brigue. Quentin Lazeyras.

Fédérer autour d’un projet de santé

Comment attirer de nouveaux professionnels en leur offrant des conditions d’exercice à la fois stimulantes et respectueuses de leur vie privée?

"Il faut anticiper et miser sur le collaboratif, répond le docteur Gerschtein. Et surtout, ne pas attendre que le dernier médecin soit parti."

La MSP reçoit ainsi régulièrement des internes en médecine qui se forment à la ruralité. "Certains d’entre eux ont été séduits par ce travail d’équipe, la juste répartition du temps de travail et des salaires", explique Jean-Louis Gerschtein. 

La formation continue et la montée en compétences, aussi, stimulent les jeunes. Les médecins de la MSP travaillent dans des endroits aussi divers que leur cabinet, l’hôpital, les Ehpads. Tous ont ainsi été formés à la médecine urgentiste. Dans un coin du cabinet, d’énormes sacs siglés SAMU attendent d’être embarqués en cas d’urgence. 

Séduits par ce dynamisme, six internes ont été recrutés depuis le lancement de la MSP, une victoire pour la structure là où, dans d’autres territoires, on peine à faire venir des praticiens.

En dernière année d’études de médecine, Marion, 28 ans, acquiesce : "Ici, on est à l’école de l’autonomie et on prend en charge les patients dans leur globalité. Travailler en équipe, pouvoir s’appuyer les uns sur les autres pour établir un diagnostic, c’est quelque chose de fondamental pour nous, les jeunes."

Mais il n’y a pas que la qualité de vie des médecins qui intéresse le docteur Gerschtein. Le territoire, ses difficultés, ses exigences sont également un enjeu majeur pour assurer la pérennité du soin dans la Vallée.

 

"La Maison de santé était un modèle très intéressant car elle se construit autour d’un projet de santé lui-même basé sur un diagnostic territorial", explique le médecin. Ce dernier document recense les caractéristiques du territoire : qui sont ses habitants? quel est leur âge, leur niveau socio-économique?”

Christelle Gregorio est la coordinatrice de la MSP de la Roya. Elle fluidifie l'organisation et s'occupe des appels à projet. Quentin Lazeyras.

Une action centrée sur le territoire

La MSP de la Roya ne regroupe pas que des médecins généralistes. Une trentaine d’autres professionnels de santé s’activent à leurs côtés. Parmi eux, des kinésithérapeutes, une sage-femme, des psychologues. 

Tous ne vivent pas dans la Vallée et certains n’y viennent que ponctuellement, selon leurs spécialités et les besoins du moment.

Sur le site de Breil, Christelle Gregorio est devenue une figure indispensable au bon fonctionnement de la structure. Cette infirmière de profession n’est autre que la coordinatrice de la Maison de la Santé. "Une sorte de chef d’orchestre", sourit-elle.

A sa charge donc, de faire adhérer les professionnels au Projet de santé, point cardinal de l’action de la MSP. Egalement gestionnaire, elle soulage les praticiens de la paperasse administrative, souvent chronophage.

"Au tout début de l’aventure, je travaillais à l’hôpital, mon rôle était complètement expérimental, se souvient-elle. Il fallait alors monter des dossiers, répondre à des appels d'offres, accueillir les internes… c’était des choses que je n’avais jamais faites auparavant."

Pour ce faire, Christelle Gregorio n’a pas hésité à reprendre ses études et à passer un diplôme universitaire en gestion de parcours complexe de soins. Un projet voit le jour, d’autres suivent. Les montants débloqués permettent de rémunérer les professionnels locaux.

 

En 2019, la MSP a répondu à pas moins de sept appels à projet qui ont permis à l’équipe de mettre en place des ateliers sport/santé, déjà complets, ou encore, un programme destiné à soutenir l’autonomie des patients de plus de 70 ans, une problématique brûlante dans un territoire vieillissant.

Augustin habite La Brigue, avant il descendait à Breil pour voir le médecin. L'ouverture d'un site à Tende facilite les déplacements. Quentin Lazeyras.

Des patients mieux pris en charge

Dans la salle d’attente de Tende, les patients partagent leur satisfaction.

"Avant il fallait descendre à Breil-sur-Roya pour voir un médecin. Pour nous, c’est un grand soulagement de savoir que nous en avons un sur place", commente Augustin, habitant de la Brigue, commercial aujourd’hui à la retraite. D’autant que depuis le passage de la tempête Alex, il faut en moyenne une heure pour descendre de Tende à Breil, entre les feux et la route rapiécée par des bouts de pistes.

Un poids en moins, donc, après des années d’incertitudes. "Longtemps, il y a eu un médecin roumain qui a exercé à Saint-Dalmas, puis il est parti et personne ne l’a remplacé", raconte Maryse, 77 ans. 

En ruralité, une espérance de vie plus réduite qu’en ville

Selon une enquête publiée en septembre 2021 par l’Association des maires ruraux de France (AMRF), plus de 50% des médecins en milieu rural a plus de 55 ans. Egalement, les habitants du rural consomment 20% de soins hospitaliers en moins que ceux des villes ce qui se traduit par un retard dans la prévention et la prise en charge de pathologies.

Cette étude révélait ainsi que les habitants du rural avaient une espérance de vie plus réduite par rapport à ceux des villes et vivaient en moyenne deux ans de moins. Toujours selon cette étude, 96% des urbains ont ainsi accès aux soins en moins de 30 minutes contre moins de 79% des ruraux.

Le travail en réseau effectué par la MSP permet d’améliorer la qualité de soin du patient. Dépistage de troubles cognitifs, concertations pluri professionnelles organisées tous les deux mois permettent un suivi régulier et de travailler sur la prévention. 

Depuis septembre 2021, une infirmière Asalée accompagne les médecins pour la prise en charge des maladies chroniques, comme le diabète. Elle travaille de concert avec les praticiens grâce au partage de dossier du malade.

"C’est un gros plus pour remonter tout le parcours santé du patient, souligne Christelle Gregorio. Tenez, pas plus tard que tout à l’heure, un monsieur est passé pour récupérer une coloscopie datant de 2018. Tout était en ligne."

La Maison de santé de la Roya fédère 33 professionnels de santé autour d'un projet unique, adapté au territoire et à sa population. Quentin Lazeyras.

Un équilibre fragile malgré tout

Au volant de sa voiture alors qu'il s'apprête à rendre visite à une patiente à La Brigue, Jean-Louis Gerschtein s’exclame : "Il faut être équipé, ça nous demande beaucoup de temps de nous déplacer." Un peu plus loin sur la route, un camion peine à s’engager sur un pont de fortune, bloquant la circulation.

 

La tempête Alex, encore présente dans tous les esprits, a compliqué le travail de l’équipe. "Il ne faut pas oublier que tout ça, c’est de l’humain, commente Jean-Louis Gerschtein. Chacun a ses projets de vie. En octobre dernier, un de nos confrères est parti, on s’est retrouvé à cinq et de nouveau en flux tendu."

Les projets fusent, malgré tout. En mai 2022, une Maison de santé sera ouverte sur le littoral, à Menton, inspirée de celle de la Roya. Des professionnels d’autres départements font régulièrement appel à l’expertise de Jean-Louis Gerschtein pour monter leur structure.

"C’est dynamique, presque grisant parfois de gérer tous ces projets. Cette maison de santé, elle est indispensable à la Vallée et représente une immense satisfaction, poursuit Christelle Gregorio. Preuve en est qu’après Alex, nous avons pu déployer nos professionnels rapidement, en soutien de la population."

Et d’ajouter après un silence : "Mais le point fondamental dans toute cette aventure, c’est de savoir qu’on n’est plus seuls face aux difficultés."

Offre numérique MM+

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.