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Si les villes recyclaient l'eau des stations d'épuration pour arroser les espaces verts et nettoyer les rues

Pour préserver l'eau pourquoi les villes n'utilisent-elles pas les eaux traitées des stations d’épuration? Sur la Côte d'Azur, Cannes et Nice y travaillent. Mais la mise en oeuvre n'est pas si simple. On vous explique pourquoi.

Gaëlle Belda Publié le 10/07/2022 à 10:23, mis à jour le 10/07/2022 à 10:24
La réglementation qui encadre l'usage de l'eau est très contrôlé de France - 18,5 millions d'analyses réalisées par les autorités sanitaires et 9,3 millions par les entreprises de l’eau, chaque année. Photo DR

"L’eau, c’est la base de tout." Une phrase clé du président de la Métropole Nice-Côte d’Azur, livrée lors de la présentation du plan prévention sécheresse. Le 16 juin, dans les colonnes de Nice-Matin, elle détaillait: "D’après Christian Estrosi, "il suffirait de récupérer 7% des eaux rejetées par la station d’épuration Haliotis pour arroser à grande eau les rues tous les matins ainsi que les espaces verts." 

Recycler l’eau pour d’autres usages, plutôt que la rejeter à la mer: voilà une problématique majeure que le niveau d’alerte exceptionnel ramène tout en haut de la liste des priorités de nombre de collectivités en France.

Elles sont nombreuses à se démener, depuis longtemps, pour mettre en place un système efficient de récupération des eaux traitées de leurs stations d’épurations. Mais qu’est-ce qui coince et les prive encore de nettoyer les engins municipaux, les rues, ou d’arroser les espaces verts?

 

La Métropole est claire: “La réglementation actuelle.” 

La Ville de Nice utilise de l’eau brute pour des missions de service public telles que la propreté de la voirie ou l’entretien des espaces verts. Ces deux postes de consommation représentent en moyenne - et hors périodes de restriction  2,5 million de m3 d’eau brute par année. Soit l'équivalent de 1000 piscines olympiques.

Le gouvernement serait en train d’étudier la possibilité d’une dérogation, dans le cadre du plan transition écologie. À suivre…

Haliotis 2, l’outil indispensable à la Métropole pour cette démarche de recyclage de l’eau.

Mais voilà, la loi c’est beaucoup, mais ce n’est pas tout: pour pouvoir procéder au recyclage de l’eau, il faut être doté d’un équipement performant, capable de purifier les eaux usées selon certaines normes. Question de santé publique. 

C’est là qu’intervient le projet Haliotis 2, porté par la Métropole. Dix ans de travaux et 500.000 euros d’investissement sont au programme pour remplacer la station actuelle par un équipement high tech, d’ici à 2029. Le projet sort à peine de sa phase de concertation publique. Le marché devrait être attribué en fin d’année 2022 et les premiers coups de pioche sont espérés pour 2024.

 

D’ici là, la Métropole mise sur son “grand plan sécheresse” pour préserver ses réserves d’eau. Il comprend notamment la création d’îlots de fraîcheur, de grands espaces verts. La désimperméabilisation des sols pour alimenter au maximum les nappes phréatiques. Mais aussi la distribution de kits robinets, pour réduire le flux et économiser 20% d’eau…

Une première expérimentation cet été pour Cannes Pays de Lérins

Photo Peter Drew - DR - Unsplah.

La question de la réutilisation de l’eau filtrée par la station d’épuration Aquaviva de la communauté d’agglomération Cannes-Pays-de-Lérins – soit 18 millions de mètres cubes d’eau par an – se pose depuis 2017. Année où l’agglo est devenue compétente en la matière. L’idée de départ était notamment de soutenir le développement du territoire et notamment de la partie agricole de la vallée de la Siagne – 250 hectares –, mais il n’est pas envisageable de s’appuyer pleinement sur la ressource en eau du milieu naturel. 

Michel Tani, directeur général des services, explique: "Quand on pense qu’on a 14 millions de mètres cubes d’eaux usées qui sont envoyés dans un émissaire à un kilomètre de la côte et à 80 mètres de profondeur, que cette eau passe par des membranes qui filtrent dix fois plus que la peau, avant d’être rejetée à la mer… On se dit que, quand même, il y a quelque chose à faire." Dès 2018, le conseil communautaire est invité à plancher sur la problématique. Son président, David Lisnard, est convaincu depuis longtemps que le dossier doit être ouvert et soutenu. L’agglo répond même à un appel à projets de l’Agence de l’eau et de l’Agence régionale de santé (ARS). 

Tout ce que nous avons entrepris entre 2018 et aujourd’hui ne sera pas imposé aux collectivités qui voudront, demain, se lancer.

Et depuis? "Depuis, les lignes ont bougé. Mais ça n’a pas été simple. La réglementation de l’époque était encore plus rigide qu’aujourd’hui. Des choses se sont dénouées grâce à un décret tombé en mars dernier – même si ça reste un chantier de longue haleine – et tout ce que nous avons entrepris entre 2018 et aujourd’hui ne sera pas imposé aux collectivités qui voudront, demain, se lancer." 

Michel Tani poursuit: "On a quand même réussi à se voir accorder l’autorisation de tester, cet été, notre eau épurée sur une partie du green d’un golf de Mandelieu. Il y a aura des contrôles, des vérifications. Mais si le résultat donne satisfaction, l’opération sera étendue dès l’été prochain."

 

Évidemment, la nouvelle a été bien accueillie par les gérants du site: si restriction d’eau il y a, cette eau recyclée ne sera pas concernée et le domaine pourra poursuivre son activité comme si de rien n’était.

En France, seulement 20% des golfs bénéficient d’approvisionnements que l’on peut considérer durables : eaux pluviales collectées et stockées dans des réserves, eaux brutes issues de grands canaux d’irrigation, eaux recyclées par des stations d’épuration.

Un parcours du combattant

Le canal de la Siagne Photo MLM.

"On a travaillé des mois durant à prouver l’innocuité sanitaire de l’eau traitée par la station. On a dû lancer des études épidémiologiques complexes. On a réalisé des tests: lavage avec l’eau du robinet versus lavage avec une eau épurée. Lavage d’une benne avec eau du robinet et eau épurée. J’en passe. Et puis, il y a eu énormément de travail administratif." 

Michel Tani enchaîne: "C’est très long et parfois très ardu. Tout ça nous apprend aussi la patience et l’humilité! Heureusement, nous sommes passionnés et on y croit, alors on n’a rien lâché. Et ça valait le coup: la conclusion de ce travail est heureuse. Nous avons obtenu les résultats en 2021 et nous avons prouvé scientifiquement que l’impact était nul."

 

De quoi remettre en branle les plans initiaux. Parce qu’au-delà du soutien de la zone agricole de la Siagne, l’agglo souhaite recycler son eau pour l’arrosage – et notamment celui des golfs –, le lavage des rues et le soutien à l’étiage (c’est-à-dire le maintien du débit des cours d’eau). 

On estime à 23.500 mètres cubes par an le volume d’eau nécessaire à l’arrosage public dans la communauté d’agglomération Cannes-Pays de Lérins.

Mais parce qu’il reste impossible de lancer tous les chantiers en même temps, en juin 2022, David Lisnard a engagé ses équipes sur trois projets. Michel Tani développe: "Il y a, donc, ce test sur une partie du golf de Mandelieu. La seconde décision concerne les démarches administratives pour utiliser cette eau pour un usage industriel. Lavage des engins, des bennes, des rues. Il nous faut obtenir une autorisation préfectorale. Nous tablons sur six mois pour l’obtenir. Au second trimestre 2023, nous pourrions donc lancer ça aussi."

On estime à 23.500 mètres cubes par an le volume d’eau nécessaire à l’arrosage public dans la communauté d’agglomération Cannes-Pays-de-Lérins. "Ce qui représente moins de 10% du volume disponible à la station d’épuration."

Rien de tout cela ne serait possible sans une station avec un niveau de traitement épuratoire très satisfaisant.

 

 

 

Troisième point? "Le soutien à l’étiage, pour maintenir la biodiversité en période de sécheresse. On va travailler sur le cours d’eau de la Siagne. Il va falloir compter un an pour aboutir."

Le directeur général des services insiste: "Cette eau épurée est une ressource importante, facilement mobilisable. Techniquement, ce n’est pas compliqué à mettre en place. Financièrement, c’est un investissement qui va se faire très progressivement, par touches. En revanche, ce qu’il faut savoir c’est que rien de tout cela ne serait possible sans une station avec un niveau de traitement épuratoire très satisfaisant."

Puiser son inspiration dans ce qui se fait ailleurs

"Notre gros souci en France, c’est la réglementation… mais c’est aussi qu’on a beaucoup de mal à nous inspirer de ce qui se fait dans le monde. Les Américains se sont posé les mêmes questions il y a quinze ans. Je suis partenaire d’une société basée là-bas et je bénéficie de cette expertise. C’est très enrichissant."

Romain Salza, microbiologiste, biochimiste, expert en réutilisation de l'eau a monté sa start-up ACQUA.ecologie, dans la région de Montpellier, en 2019.

Sur le lot de produits qu’il développe puis commercialise à l’international, il martèle: "Il n’y a qu’un pays qui coince… le nôtre."

 

Romain Salza insiste: "On obtient une qualité d’eau qui va au-delà des normes agricoles mais on n’arrive pas à développer ça. Il faut savoir que dans certains pays on en est déjà à travailler sur la repotabilisation de l’eau!" Il pense au Mexique, à Miami, à Dubaï…

Il y a quelques leviers à actionner. Il ne faut surtout pas se décourager.

En matière de réutilisation des eaux usées, Singapour, Israël et le Koweït seraient plutôt bien avancés. L’Australie, la Californie, Chypre, l’Espagne, la Floride, la Jordanie ou Malte se sont fixés des objectifs ambitieux. Ils envisagent de combler leurs besoins en eau de 10 à 30% via le recyclage des eaux usées épurées. Certains tablent sur 60%.

Le Montpelliérain conclut: "Entre la Covid et la sécheresse, les gens sont plus réceptifs à toutes ces problématiques. On va finir par dénouer les choses. Les dossiers à monter sont très lourds et les aides financières insignifiantes – la TVA à 20% –, voire inexistantes. Il y a quelques leviers à actionner. Il ne faut surtout pas se décourager."

Offre numérique MM+

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