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Moins bétonner et renaturer, en ville, des solutions pour faire face à la sécheresse et aux inondations

L’absence de pluie n’est pas la seule cause de sécheresse. Dans les Alpes Maritimes et le Var l’importante artificialisation des sols les rend imperméables et la pluie ne peut plus alimenter les nappes phréatiques. L’eau ruisselle sur le béton, ce qui augmente le risque d’inondation. Alors que le dérèglement climatique laisse présager l’intensification de ces phénomènes météorologiques extrêmes, la renaturation de nos villes les rendrait plus résilientes. Exemple à Cagnes-sur-Mer où le fleuve retrouve peu à peu son lit naturel.

Alexandre Ori Publié le 29/05/2022 à 10:23, mis à jour le 01/06/2022 à 16:01
Au milieu de Cagnes-sur-mer coule la Cagne. Photo Alexandre Ori

La Côte d’Azur, ses paysages magnifiques entre mer et montagne, sa lumière si particulière… et aussi son tapis urbain d’immeubles, de villas et d’hôtels recouvrant le littoral et grignotant peu à peu l’arrière-pays. Les décors peints par Matisse, Renoir, Bonnard et Picasso sont depuis longtemps dépassés. Tous les charmes qui les avaient séduits sur la côte ont aussi attiré une population de plus en plus nombreuse. Ce qui a entraîné l’étalement urbain.

Face à cette affluence - de 720 000 individus en 1968 à 1 094 283 aujourd'hui - les villes se gorgent d’habitants et de touristes - 11 millions en 2019. Résultat: la part du territoire artificialisée, qui s’étalait sur 30 % de la superficie du littoral en 1970, en représente désormais 58 %.

Quand le béton aggrave les sécheresses et les inondations

Cette artificialisation massive entraîne l’imperméabilisation des sols et aggrave les épisodes de sécheresse et d’inondation. Deux phénomènes dont la fréquence va s'accroître à cause du dérèglement climatique.

 

Joël Guiot, chercheur et climatologue au Centre Européen de Recherche et d'Enseignement en Géosciences de l'Environnement et coprésident du Grec-Sud rappelle que "les projections pour la fin du siècle font état de grandes incertitudes sur les précipitations : les pluies diminueront en été sur le littoral". Il ajoute :  "Dans un futur proche, la période de sécheresse aujourd'hui de 2 à 3 mois, va s'accroître d'un mois." 

"Ces précipitations ne de réalimenteront pas suffisamment les nappes en raison de l'artificialisation des sols"

La saison sèche est habituellement compensée par la fonte des neiges qui vient grossir les cours d’eau et recharger les nappes phréatiques. Mais voilà que les hivers se font de plus en plus doux et les précipitations plus incertaines.

 "Il pourrait pleuvoir davantage, notamment à l'automne avec les épisodes méditerranéens, tels qu'on les a connus avec la tempête Alex: 500 mm d'eau se sont abattus en une journée."

Le climatologue constate que "ces précipitations ne permettront pas de réalimenter suffisamment les nappes en raison de l'artificialisation des sols qui empêchent une bonne infiltration de l’eau."

Le sol sert de véritable tampon pour absorber la pluie, ce qui réduit le risque d’inondation. L’eau met plusieurs jours à s’enfoncer dans la terre avant de rejoindre les cours d’eau et la mer. À l’inverse, sur le béton, les précipitations vont s’écouler beaucoup plus rapidement, favorisant le ruissellement.

Comme le préconisent les experts du GIEC, une solution s’impose: arrêter l’artificialisation des sols.

Qu'est ce que le GIEC?

Le GIEC, c'est le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat. Il a pour mission "d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les risques liés au réchauffement climatique d’origine humaine".

Renaturer les berges de la Cagne pour stocker l’eau et réduire les inondations 

Dans la pratique, Cagnes-sur-Mer propose un exemple concret de cette politique de la compensation en vue de l'objectif zero artificialisation nette.

En 2021, la ville s’est lancée dans d’importants travaux de "renaturation des rives de la Cagne" tout le long de la promenade du parc des Canebiers.

Sur près de 200 mètres de long et 60 mètres de large, le fleuve va retrouver son lit naturel, bétonné dans les années 70. Le terrain présente ainsi une meilleure adaptabilité aux crues. Le cours d’eau grossit et s’étale sur les berges, gorgeant les sols qui stockeront naturellement l’eau.

 

Ainsi, là où les pelleteuses se relaient pour évacuer les gravats, un aménagement paysager bucolique et résilient sera opéré. Sur les pentes douces des berges, 2266 nouvelles espèces seront plantées.

"En cas de crues, la terre pourra de nouveau absorber l'eau"

L’opération d'un montant de près de 3 millions d'euros (financée à hauteur de 70% par l’Union européenne, le reste impliquant la Région et la Société publique locale (SPL)), devrait durer jusqu'en décembre 2022.

Amandine Pihouée, chargée du projet, souligne "qu’il est important que les arbres s’enracinent, la nature reprenant ses droits. Le béton ne fait qu’accélérer le courant. En cas de crues, la terre pourra de nouveau absorber l'eau". 

 

Qu'est ce l'objectif zéro artificialisation nette ?

 L’objectif Zero Artificialisation Nette ( ZAN) est apparu en 2018 avec le plan biodiversité du ministère de la Transition écologique. Il a été repris dans loi Climat et résilience de 2021 

En théorie, pour chaque parcelle artificialisée, une superficie équivalente sera rendue à la biodiversité en "renaturant". C’est-à-dire, en désartificialisant: déconstruire, dépolluer, désimperméabiliser, recréer des sols propices à la végétalisation et au développement d’écosystèmes naturels environnants.

Renaturer le lit de la Cagne réduira le risque d'inondation et de sécheresse A.O.

Remplacer le béton par de la verdure, rendre à la terre son sable, ses tilleuls, ses saules et ses roseaux, permet ainsi de  "désimperméabiliser et végétaliser les espaces urbains pour obtenir une meilleure qualité de vie et d’air en ville" explique Anne Ruas.

Tels des poumons verts, ces zones absorberont du CO2. Ce qui est bien utile à quelques pas de l’autoroute.

 

"C'est également un levier pour maintenir les populations en ville et éviter l'étalement urbain"

La chercheuse en géomatique ajoute que ces initiatives augmentent "la résilience face aux canicules ». Alors que les étés s’annoncent de plus en plus arides, les arbres et les berges procureront ombre et fraîcheur, les sols emmagasinant moins de chaleur que le bitume.

Ce projet de "coulée bleue" s’étendra aussi en aval avec la valorisation de l’ancien site de la station d’épuration, par la création d’un nouveau parc paysager et tout ça, juste à côté de la zone Natura 2000 à l’embouchure du fleuve.

Un retour de la biodiversité qui sera "également un levier pour maintenir les populations en ville" comme le souligne la chercheuse et "freinerait l’artificialisation en périphérie".

Le retour de la biodiversité améliore le cadre de vie et participe ainsi à limiter l'étalement urbain en rendant plus attractif le centre ville A.O.

Repenser la ville, plus verte et moins étalée

"Il faut repenser le plan locale d’urbanisme (PLU) et bien avoir conscience que l’objectif zéro artificialisation à l’horizon 2030 est un effet d’annonce". L’économiste Jean Cavailhès, explique clairement qu’urbaniser étant inévitable, il faut donc concevoir l’urbanisation "avec une part de zones perméables et végétalisées".

Alors que l’accroissement de la population urbaine provoquant l’extension spatiale de la ville est un phénomène inévitable, il faudrait ainsi limiter l’étalement urbain. Éviter cet "émiettement des territoires", comme le qualifie Anne Ruas, passerait par "la redensification et la redynamisation des centres-villes". Cela limiterait alors les déplacements pendulaires et la construction de banlieues dortoirs.

Il faut redensifier et redynamiser les centres villes tout en les gardant vivables et durables

 

 

 

Mais alors comment loger les azuréens toujours plus nombreux- Cagnes-sur-Mer connaît une augmentation démographique de 11,16 % par rapport à 2013 - et garder une qualité de vie ? La chercheuse n’appelle pas à "construire des grattes ciel, loin de là, il faut que ça reste vivable et durable".

Sur le parking de la Villette, véritable îlot de chaleur en plein centre-ville, c’est un projet largement retoqué qui verra le jour à l’horizon 2025: un éco-quartier. Le projet recouvre 6,2 hectares dont 4,3 hectares ne seront pas bâtis au profit de 300 arbres, pistes cyclables, allées piétonnes et un jardin d’enfants.

Construit avec des matériaux à faible émission de CO2, le nouveau quartier se verra équipé d’un réseau de chaleur urbain géothermique et de panneaux photovoltaïques.

Cette conception nouvelle de l’urbanisation a déjà pris forme à Nice avec le projet pionnier de Nice Méridia. 

Moins de bitume, plus de verdure pour les cours d’écoles 

Bientôt les cours d’écoles niçoises ne seront plus des îlots de chaleur. Cette initiative de la métropole s’inscrit dans la démarche  du projet européen oasis. Jusqu’alors, seul Paris avait transformé une quarantaine d’écoles. 

 Depuis 2021, trois établissements niçois ont ainsi renoncé au bitume pour plus de verdure. Pagnol à L’Ariane, Baumettes à Grosso et Jules-Ferry à Nice Est, ont tenté l’expérience du gazon et de la terre battue.  

D’ici 2025, la végétalisation doit se répandre à toutes les écoles de la ville pour que les sols y respirent et absorbent de nouveau la pluie. 

 

A Vence aussi les plus petits retrouvent désormais un sol perméable avec un tapis de copeaux de bois, venu remplacer le caoutchouc. À la rentrée de septembre prochain, la  maternelle des Baous adaptera la deuxième partie de la cour. 

À la maternelle des Baous, le sol est désimperméabilisé, les copeaux de bois remplaçant désormais le caoutchouc. Photo Eric Ottino.

L’artificialisation continue de gagner du terrain

Avec ces initiatives écologiques, c’est donc une nouvelle conception de la ville qui s’esquisse, plus verte et moins bétonnée, à défaut d’atteindre l’objectif zéro artificialisation nette. En effet, la politique de compensation est pour l’heure déséquilibrée par des PLU (plan local d’urbanisme) friands d’espaces en friche pour y faire pousser des projets immobiliers.

Entre 2009 et 2019, la ville de Renoir a consommé 385 393 m², soit 2.12 % de la surface communale. L’une des raisons avancées par la mairie : la volonté de rattraper le retard de la commune en matière de logements sociaux. Un retard imbattable dans l’hexagone avec 8 % de HLM face au quota de 20 à 25 % imposé pour les communes supérieures à 3.500 habitants par la loi relative à la Solidarité et au renouvellement urbain.

L'éco-vallée dans la plaine du Var c'est 450 hectares à urbaniser

Autre point noir, Polygone Riviera et ses 70 000 m2 de surface commerciales bâties près d’une zone rouge inondation marécageuse aux abords de la rivière du Malvan. Dénoncé par une association de protection de l’environnement, le projet avait alors fait couler beaucoup d’encre. 

A l’instar de l'éco-vallée de Nice et son objectif de 450 hectares à urbaniser, en partie sur les dernières terres agricoles de la plaine du Var. Les désaccords autour du projet, lui aussi vivement critiqué par des défenseurs de l’environnement, ont finalement été tranchés par le Conseil d’Etat qui a débouté les plaignants

D'ici 2030, si rien n'est fait, la France artificialisera une superficie grande comme le Luxembourg Dylan Meiffret .

D’ici 2030, si rien n’est fait, 280 000 hectares d'espaces naturels seront artificialisés 

Les solutions de compensation sont un processus complexe et coûteux. Dépolluer, désimperméabiliser puis reconstruire des sols fertiles et des écosystèmes fragiles, sont des étapes de la renaturation qui peuvent coûter à elles seules jusqu’à 400 euros par mètre carré.

 

Anne Ruas insiste: "La meilleure des actions pour freiner considérablement les artificialisations reste la limitation des permis de construire aux secteurs les plus gourmands". Parmi lesquels les zones commerciales et les lotissements de villas périurbaines que Cagnes-sur-Mer n’a cessé de voir fleurir.

D’ici 2030, si les PLU de l’hexagone ne s’adaptent pas, France Stratégie estime que "ce sont 280 000 hectares d'espaces naturels supplémentaires qui seront artificialisés d’ici 2030, soit un peu plus que la superficie du Luxembourg".

 

Offre numérique MM+

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