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Julien Doré: "J’ai pour ces vallées des Alpes-Maritimes un attachement extrêmement symbolique et intime"

Sa tombola en faveur des vallées sinistrées avait permis de lever près d’un million d’euros. Un an après, retour sur cet élan spontané avec un artiste solidaire qui s’apprête à "remonter".

Franck Leclerc Publié le 03/10/2021 à 10:00, mis à jour le 03/10/2021 à 10:02
interview
Ici à Saint-Martin-Vésubie en novembre2020, l’artiste sera de retour à la fin de cette année. Photo Jean-François Ottonello

Le chalet de sa grand-mère, où il a passé ses vacances d’adolescent avant d’y enregistrer un album récemment, est debout. Julien Doré aussi, qui se sent un peu chez lui à Saint-Martin-Vésubie.

Près d’un an après sa visite dans le haut pays, au côté du Secours populaire, il revient sur l’émotion et la peine, sur l’élan de générosité de ses amis et sur les attentes des habitants démunis. Il revient tout court, aussi, vigilant sur l’adéquation des grands moyens promis par l’État avec des besoins encore inassouvis.

Êtes-vous revenu à Saint-Martin-Vésubie?
Non, je suis justement en train d’organiser ma venue pour la fin de l’année. Je veux retourner sur place pour prendre la mesure, un an après, de l’avancée de ce qui a été promis par les pouvoirs publics. Et pour voir aussi, avec le Secours Populaire, les actions et l’accompagnement financés par cette tombola que j’ai eu à cœur d’organiser.

 

Vous verrez, là-haut, des maisons éventrées où la vie ne reprendra jamais. Que vous rapporte-t-on de ce qu’il reste à réaliser?
Mon lien très étroit avec la région fait que, chaque semaine, j’ai un compte rendu par mes amis sur place, ainsi que par le Secours Populaire. Évidemment, la lenteur avec laquelle la reconstruction se fait - vous parliez des maisons éventrées - révèle une grande détresse matérielle. Mais ce que j’ai ressenti là-haut, selon ce qui m’était confié par les habitants et par les maires des villages où j’ai pu aller, c’est que la détresse est aussi psychologique.

Dans les trois vallées sinistrées, un peu plus de 13.000 personnes ont été touchées par la tempête. Je pense à Tende ou à Breil-sur-Roya, je pense aussi au hameau de Castérino: même si la reconstruction se poursuit, la situation reste terrible. Et cette détresse psychologique se résume en une phrase: la peur de l’oubli.

La peur des sinistrés d’entrer dans l’oubli?
La tombola, au-delà des dons qu’elle pouvait recueillir, était aussi, dans mon esprit, une mise en lumière. Quelques semaines après, la catastrophe s’était en quelque sorte éteinte, médiatiquement parlant. Or, sans lumière médiatique, pas de sentiment d’urgence de l’action, laquelle avait pourtant été promise par le Président lui-même.

Voir revenir des journalistes dans ces villages, cela permettait de rappeler que ce serait très long. De rappeler surtout qu’en 2020, en France, pendant plusieurs mois, des villages pouvaient être privés d’eau potable. Voilà, c’est cette relation à l’humain, qui me questionne. Cette possibilité d’oublier est quelque chose qui ne me surprend pas, vu le cynisme de l’époque, mais qui m’effraie.

Vu de Paris, le haut pays paraît loin. Mais vu de la côte, aussi…
Effectivement, ce qui nous touche directement nous émeut parfois bien plus. Il est certain que ma réaction et ma volonté d’aider sur l’instant sont venues du fait que ces territoires-là, je les connais depuis l’enfance. J’ai pour ces vallées des Alpes-Maritimes un attachement extrêmement symbolique et intime. Mais ce qui compte, c’est qu’un an après, ce qu’il reste à faire est absolument colossal. Étonnant et inquiétant, dans un pays comme le nôtre. Capable de débloquer des fonds, au plus rapide, en fonction des urgences et des crises.

On a parlé dès le début de plusieurs milliards d’euros nécessaires. Ce que j’ai accompli n’est qu’une petite pierre à l’édifice. Je n’ai pas la possibilité d’endosser un habit plus grand; juste cette tombola et le témoignage que ma petite notoriété me permet de porter au moment où nous parlons. L’action puissante, aidante, sur le long terme, elle est du devoir de l’État. Il ne s’agit pas de pansements, mais de promesses à tenir. Le travail est immense.

 

Cette tombola: une divine surprise?
Oui, 932.000 euros, c’est complètement inespéré. Je n’avais pas d’ambition, moi qui ai plutôt eu tendance, ces dernières années, à agir en silence. J’ai lancé cette initiative parce qu’elle était immédiate, viscérale. Cet argent, selon ce que l’on me rapporte, c’est une activité relancée pour des artisans qui ont pu racheter des outils. Ce sont des familles relogées, des appartements rééquipés. Ou la possibilité, pour les bénévoles, de faire plus. C’était aussi un Noël 2020 avec des cadeaux et, je l’espère, quelques sourires, pour des enfants de ces villages.

Même si cela vous paraît dérisoire de le raconter aujourd’hui, comment fait-on pour convaincre Deneuve, Cabrel, Foresti, Adjani, Griezmann ou Sirkis?
C’est un détail qui devrait être mis entre parenthèses de tout ce que nous nous sommes dit avant. Mais dans cette parenthèse-là, oui, c’est aussi de l’émotion, de l’humain. Quand j’ai annoncé à mon entourage le plus proche mon envie de lancer une tombola, sans même savoir vers qui me tourner pour l’organiser, j’avais déjà envoyé des dizaines et des dizaines de textos. Et j’ai tout de suite griffonné sur une feuille de papier un tableau avec le nom de tous les amis artistes, comédiens, sportifs, que j’avais approchés.

Avec des cases "réponse", "pas de réponse", "tel lot proposé", etc. Le réseau Instagram m’a permis de contacter des gens que je ne connaissais pas. À qui j’ai demandé de m’envoyer une photo de ce qu’ils offraient, en les prévenant que je reviendrais vers eux pour leur donner l’adresse du gagnant. Cela s’est fait très simplement.

Le message du départ était forcément plein de ce lien que j’ai avec ces vallées. J’expliquais qu’avec ce qu’il venait de se passer là-bas, c’était aussi une partie de moi qui s’était effondrée. Et je leur disais que, si je me permettais de les solliciter, c’est que j’avais vraiment besoin d’eux. 100% d’entre eux ont eu la gentillesse de m’accompagner, de porter le message et de faire parvenir les cadeaux, le moment venu, aux lauréats respectifs.

Où est votre mini-moto aujourd’hui?
Le hasard a voulu que ce soit une personne des Alpes-Maritimes qui la gagne. Avec un camarade, on l’a chargée dans le camion pour la lui livrer en main propre. Nous sommes partis des Cévennes un matin et, trois heures après, on a sonné chez elle, qui s’attendait à voir un livreur alors que je m’étais caché dans le coffre, quelques mètres avant d’arriver. Cette mini-moto, pour moi, c’était un symbole puissant de mon dernier album et d’un passé musical dans les vallées. Un symbole que j’étais heureux de transmettre.

Vous êtes plutôt réservé, sinon timide. Porter cette action, c’était vous faire violence?
Évidemment. Dans l’urgence, on peut parfois se tromper. Mais quand la décision est accompagnée par l’instinct, mon plus proche allié depuis des années, on sent tout de suite que l’on fait le bon choix. Se faire violence? C’est bien la moindre des choses, quand on se trouve, comme moi, dans la position d’un artiste plutôt chanceux. Se faire violence, oui, parfois.

Que ce soit au cœur de sa propre musique ou pour aider, autour de soi. C’est presque une définition de la façon dont j’envisage ce privilège que j’ai, tous les matins, de me réveiller avec l’opportunité d’œuvrer avec ma passion. À ma façon. C’est-à-dire avec mon éducation et avec les valeurs qui sont les miennes, en faisant de mon mieux. Je pense qu’il est toujours préférable de faire au mieux, plutôt que de ne rien faire et de se poser la question, pendant des heures ou des années, de savoir si l’on aurait dû.

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