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John Kerry à Monaco : "Nous pouvons remporter cette bataille contre le réchauffement climatique"

Présent ce lundi matin pour le premier jour de la Monaco Ocean Week, l'ancien secrétaire d'Etat de Barack Obama et désormais envoyé spécial des Etats-Unis (et de Joe Biden) pour le climat, a martelé l'importance de préserver l'océan pour lutter contre le réchauffement climatique. Selon lui, la guerre en Ukraine ne doit pas détourner nos yeux d'un objectif vital pour l'humanité : limiter l'augmentation de la température à 1,5°C.

Propos recueillis par Thibaut Parat Publié le 21/03/2022 à 18:09, mis à jour le 21/03/2022 à 18:55
John Kerry, envoyé spécial des Etats-Unis pour le climat, était présent ce lundi matin en Principauté pour la Monaco Ocean Week. Photo Jean-François Ottonello

L’an passé, il avait honoré l’auditoire monégasque de sa présence virtuelle, covid oblige. Ce lundi matin sur le Rocher, John Kerry était en chair et en os, sur la scène de l’Institut océanographique, pour le discours introductif de la Monaco Blue Initiative, préambule de l’Ocean Week.

L’ancien secrétaire d’État américain sous l’ère Obama, nommé par Joe Biden ''envoyé spécial des États-Unis pour le climat'' afin de redorer l’image d'un pays marqué par quatre années de climato-sceptiscime sous Donald Trump, a rappelé l’importance vitale de l’océan mondial. " On ne peut régler la crise climatique sans préserver l’océan (...) Le statu quo est notre ennemi ", a-t-il martelé devant le prince Albert-II , après une interview accordée à Monaco-Matin.

Alors que le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental pour le climat (Giec) annonce de bien sombres perspectives pour l'humanité, que celui-ci a été éclipsé médiatiquement par la guerre en Ukraine, John Kerry insiste sur la nécessité de ne pas se détourner de l’objectif fixé par les scientifiques : limiter le réchauffement climatique à +1,5°C. Pour cela, selon lui, tous les pays doivent jouer le jeu. Et ce n'est pas le cas pour l'instant. Interview.

Le dernier rapport du GIEC, dévoilé fin février, est aussi alarmiste que les précédents.  Les pays prévoient de baisser leurs émissions de C02 d’ici 2050. Est-ce la bonne échéance ?
Nos pays sont engagés à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. D’ici 2030, nous devons réduire nos émissions de C02 d’au moins 45 %.
65 % de l’effort économique mondial est voué à limiter le réchauffement climatique à +1,5°C. Vingt pays sont responsables de 80 % de ces émissions et huit d’entre eux ont besoin d’agir plus rapidement.
Les scientifiques nous disent que nous éviterons, seulement, les pires conséquences si nous suivons leurs recommandations. Nous ne pouvons pas résoudre le problème, du moins pour l’instant. La réponse est simple : nous ne faisons pas encore suffisamment. Nous devons aller plus vite. La crise avec l’Ukraine rend évidemment les choses plus difficiles, mais ce n’est pas une excuse pour ne pas avancer…

La crise ukrainienne ne va donc pas ralentir ce combat contre le changement climatique ?
Nous ne l’espérons pas. C’est pourquoi le prince Albert tient, ici à Monaco, une conférence sur les océans. Ils sont étroitement liés au climat, et vice-versa. Vous ne pouvez pas « réparer » l’un sans réparer l’autre. Nous veillerons à ce que les gens continuent de penser que la meilleure façon de répondre à la crise ukrainienne – du moins du point de vue climatique – est d’accélérer la transition vers une nouvelle économie mondiale de l’énergie, vers des énergies renouvelables pour nos déplacements, notre chauffage. C’est faisable mais cela nécessite énormément d’efforts.

 

" Des crimes quotidiens contre l'humanité "

Le prix de l’énergie fossile qui augmente ne risque-t-il pas de pousser certains pays du gaz au charbon ? Ce serait une catastrophe pour le climat.
Cette crise climatique est due à nos émissions provenant de la combustion des énergies fossiles. Le charbon est la plus sale d’entre elles. C’est pourquoi l’Allemagne tend vers la fin définitive du charbon. Aux États-Unis, nous avons fermé bon nombre de centrales. Aucun pays ne devrait se précipiter sur le charbon, à moins d’une urgence pour garder les gens et l’économie en vie.

Svitlana Kraskova, contributrice ukrainienne au rapport du GIEC, soutient que notre dépendance au gaz et au pétrole alimente la guerre et le réchauffement climatique. Êtes-vous d’accord ?
60 % des revenus russes, de l’argent de Vladimir Poutine, pour financer la guerre proviennent des énergies fossiles. La façon la plus rapide de lui envoyer un message est d’accélérer notre conversion aux énergies alternatives et renouvelables. L’agence internationale de l’énergie (AIE) nous dit que, pour la décennie à venir, nous avons les technologies pour le faire. Personne ne prétend qu’il faudra tout sacrifier pour réussir cette conversion.
Mais regardez ce qui arrive aux Ukrainiens… Nous ne pouvons rester les prisonniers d’une énergie qui ne provient pas de chez nous. Nous devons produire notre propre carburant : avec le soleil, le vent, l’eau, la géothermie... Tout cela fournit de l’énergie. Il y a tellement de moyens pour nous de produire notre énergie judicieusement, sans mettre en péril les océans et la vie humaine.
Chaque année, 10 millions de personnes meurent de la pollution provenant de la combustion des énergies fossiles. C’est plus que la Covid, que la tuberculose, que bien d’autres maladies. Nous devons être réalistes. Quelques pays ne bougent pas. Certains pays sont à 90 % de renouvelables et n’ont pas d’interruption de services pour autant ! Nous devons ouvrir nos esprits et nos yeux et faire ce que la science nous dit.

Dans le contexte actuel, comment faire pour que les gens restent concentrés sur cette lutte ?
L’être humain est capable d’être multitâche. Oui nous sommes absorbés ces crimes quotidiens contre l’humanité. Chacun, dans le monde, devrait être dégoûté par ce qu’il se passe en Ukraine. Ce sont les choses les plus horribles et honteuses que j’ai pu voir dans ma vie. Et j’ai combattu à la guerre, je sais à quoi ça ressemble.
C’est un massacre de civils. Cela doit s’arrêter.
Si nous ne faisons pas assez pour lutter contre la crise climatique, beaucoup de gens vont mourir. Ils meurent déjà.
Les 10 millions que je viens de mentionner, mais aussi les 5 autres millions de gens qui meurent, tous les ans, d’extrêmes chaleurs. Et je ne parle pas des feux, inondations et coulées de boue. Il y a tellement d’impacts différents du climat. Malgré la guerre, ne détournons pas les yeux de la crise climatique.

" Le prince Albert II
est un champion "

 

Quel domaine vous paraît le plus urgent à traiter ?
Les océans sont complètement connectés au climat. Ils gouvernent le climat. S’ils se réchauffent, cela a un impact sur les courants, sur les vents, cela humidifie l’air et cette humidité revient à la terre sous forme de pluies, de tempêtes, de cyclones ou d’ouragans. Tout est lié ! Brûler des carburants fossiles envoie des particules dans l’atmosphère qui retombent dans l’océan avec la pluie. Cela acidifie l’océan et endommage la vie dans les océans. La chimie de l’océan change plus vite, maintenant, qu’au cours des millions d’années passées. Tout cela à cause de l’activité humaine.

Quel regard portez-vous sur l’engagement environnemental de Monaco à l’échelle mondiale ?
Le prince Albert II est un champion. Il a été spectaculaire et est reconnu pour son engagement et sa ténacité. L’histoire remonte à son trisaïeul, le prince Albert Ier, au commandant Cousteau, basé à Monaco avec la Calypso. L’Institut océanographique est aussi l’une des premières au monde, superbement impliquée dans cette cause.

Le secrétaire général de l’ONU a qualifié de "criminelle" l’abdication du leadership par les puissances mondiales. "Les plus grands pollueurs du monde, dit-il, sont coupables d’incendie criminel sur notre seule maison". Cautionnez-vous ses propos ?
J’ai beaucoup de respect pour Antonio Guterres et je sais qu’il est très frustré par le manque d’action. Moi je dirais que les États-Unis et le président Biden ont rejoint immédiatement l’Accord de Paris, ont engagé des milliards de dollars pour aider les pays sous-développés. Et, par mon intermédiaire, ont créé un poste d’envoyé présidentiel qui a réuni d’autres pays autour d’une table pour garder l’objectif des +1,5 °C. Grâce à notre diplomatie l’an dernier, nous avons engagé 65 % du PIB mondial sur le chemin de la réduction des émissions.
L’AIE dit que si toutes les promesses de Glasgow [COP 26, N.D.L.R.] sont tenues, nous serons à +1,8 degré. Avec les pays alliés, nous pouvons y parvenir et remporter cette bataille. Certains pays s’impliquent. D’autres, malheureusement, ne font pas assez d’efforts, ne vont pas assez vite. Le monde entier ne va pas assez vite.
Selon l’AIE, nous devons déployer les énergies renouvelables et développer les véhicules électriques 5 à 6 fois plus vite. Pour l’heure, nous n’arrivons même pas à les produire aussi vite que les gens voudraient les acheter. Il y a une transformation en cours, certes, mais il faut que cela aille vraiment plus vite. Parmi les 20 pays les plus polluants, 12 se dirigent vers +1,5 degré, 8 ne le font pas.
La Chine représente, à elle seule, 30 % des émissions. Il y a aussi la Russie, l’Inde, le Mexique, le Brésil l’Indonésie… L’Inde, par exemple, a un objectif très ambitieux : passer à 450 gigawatts en renouvelable.
C’est louable et c’est un but incroyable ! Nous y travaillons avec eux parce que nous en bénéficierons tous. Alors, je ne pointe personne du doigt. Nous devons tous avancer, tous coopérer. Si nous y parvenons, nous ferons un meilleur boulot.

Combien de temps nous reste-t-il ?
Les scientifiques disent que pour éviter les pires conséquences, il faut rester à +1,5 degré. Nous avons huit à dix ans. Il n’y aura pas un cataclysme au lendemain de ce délai. Il s’agit plutôt d’une trajectoire qu’il faut garder pour éviter ces conséquences et atteindre la neutralité carbone en 2050.

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