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Face aux 4 grandes menaces sur la biodiversité en Méditerranée, ce scientifique propose des solutions

Biologiste marin et professeur émérite de l'Université Côte d'Azur, Alexandre Meinesz dénonce la construction d'ouvrages gagnés sur la mer qui ont causé des dégâts irréversibles. Il appelle à engager des actions concrètes face aux principales menaces sur la vie marine. Tour d'horizon des atteintes à la biodiversité et des mesures préconisées.

Sophie Casals Publié le 16/10/2021 à 10:45, mis à jour le 25/10/2021 à 14:36
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La Méditerranée, un milieu à préserver. Photo archives Patrice Lapoirie

Observateur de la Méditerranée depuis plus de 40 ans, lanceur d'alerte sur l'invasion de l'algue Caulerpa Taxifolia dans les années 90, Alexandre Meinesz dresse un état des lieux des atteintes à la biodiversité en Méditerranée.

Dans son ouvrage "Protéger la biodiversité marine", qui vient de paraître chez Odile Jacob ce spécialiste de la végétation sous-marine identifie les 4 grandes familles de menaces qui pèsent sur la vie marine: la construction de ports, digues... qui détruit tout ce qui est recouvert, la surpêche, les effets du changement climatique et l'arrivée en masse d'espèces invasives.

Et le biologiste marin appelle à l'action.

"Il faut passer à l'attaque, bousculer le frein des lobbies… Il est temps de déployer un véritable plan d'actions concrètes de protection des espèces ou espaces en affichant chaque année les efforts entrepris."

 

1. Les constructions sur la mer: des atteintes irréversibles

Ports, digues, bâtiments… construits sur la mer détruisent la vie marine. "Les atteintes physiques au milieu littoral sont considérables." Alexandre Meinesz s'est livré à un calcul de ce que représente la bétonisation.

"En 2020, près d'1/3 du linéaire côtier des Alpes-Maritimes est artificiel, et 20% des petits fonds, entre 0 et 10 m, ont disparu sous les ouvrages gagnés sur la mer, le plus important étant l'aéroport de Nice."

Sur l'ensemble des 2057 km de côtes françaises en Méditerranée, 4,8% ont été couverts ou endigués, or on atteint "20% sur la côte rocheuse située entre Menton et Martigues" relève le scientifique.

Un tiers de la côte des Alpes-Maritimes est artificiel. Photo Cyril Dodergny.

Si depuis les années 1990 le rythme de destruction s'est considérablement ralenti en France, "ce n'est pas le cas à Monaco et en l'Italie. A Monaco, 90% des petits fonds ont été détruits," relève-t-il encore.

Ces destructions, irréversibles, interviennent dans les zones les plus riches en biodiversité.

"En Méditerranée ce sont ces petits fonds, domaines de la végétation fixée, qui jouent un rôle fondamental de nurserie pour la plupart des organismes animaux vivant devant le littoral. Or dans la majeure partie de la Méditerranée la zone où la vie marine est la plus exubérante ne s'étend que devant une bordure littorale de faible surface. Dans chaque baie tout ouvrage gagné sur la mer détruit un pourcentage important de cette oasis."

 

Il invite à rester vigilant.

"En Corse, il est question de construire un très grand port de commerce à Bastia sur 50 hectares de posidonies." Tandis que des projets d'extension sont à l'étude, notamment à Bonifaccio.

Quelle action? Mieux gérer les ports

Pour s'attaquer à la menace de destruction, Alexandre Meinesz a croisé le fer avec les aménageurs. Aux côtés d'associations de défense de l'environnement, il a ainsi contribué dans les années 1970 à l'annulation de la construction d'une dizaine de ports de plaisance dans les Alpes-Maritimes.

"Jacques Médecin voulait faire un port devant le jardin Albert-1er," se souvient-il encore.
Plutôt que de poursuivre dans la voie de projets d'extension, il invite à une meilleure utilisation des infrastructures.

"Il y a suffisamment de places dans les ports, mais il conviendrait de mieux gérer les places à quai existantes et de limiter leur accès aux propriétaires de bateaux les utilisant régulièrement", suggère-t-il. Car énormément de navires ne sortent jamais, ou 2 à 3 jours par an."

Il préconise de stocker ces petites unités dans des hangars à terre.

 
Photo Anao.

2.La surpêche et la raréfaction des poissons

"La pêche de loisir c'est l'hallali des poissons littoraux," dénonce Alexandre Meinesz. Il explique que pêche à la ligne et au harpon se sont considérablement développées en provoquant "une raréfaction des gros poissons des fonds côtiers, mais aussi un réflexe de fuite."

Des études menées auprès de certaines réserves ont démontré que la biomasse annuelle de poissons pêchée par les pêcheurs loisir pouvait être équivalente à celle prélevée dans la même zone par les professionnels.

"La baisse des stocks a 2 conséquences directes: une réduction de la taille des poissons dans chaque population qui affecte leur reproduction et les répercussions sur la représentation démographique des autres maillons de la chaîne alimentaire. La ressource vitale (anchois, sardines, maquereaux, thons…) des grands prédateurs (squales cétacés) s'est effondrée. Toute la Méditerranée est concernée et la tranche des 0 à 20 mètres de profondeur est la plus bouleversée et la plus atteinte. C'est le domaine où toutes les pratiques de pêche se côtoient."

Quelles actions? Moratoires, quotas et réserves marines

Pour régénérer les stocks de poissons, "les moratoires ou quotas de pêche pour certaines espèces sont des mesures efficaces." Par ailleurs, Alexandre Meinesz plaide pour la création de réserves "intégrales et bien surveillées." 

Il fait observer que certaines prud'homies de pêcheurs sont d'ailleurs à l'initiative de la mise en place de ces zones.

"Pour enrayer le déclin de leur métier, les professionnels doivent accepter l'appui des instituts scientifiques spécialisés et se fier à leur stratégie."

Autre mesure: limiter et contrôler la pêche de loisir. Il prône la création d'une licence de pêche en mer qui "permettrait de limiter le nombre de pratiquants et surtout de les responsabiliser par un rappel des réglementations lors du renouvellement annuel du permis."

 

Mais pour que ces actions soient efficaces, Alexandre Meinesz souligne la nécessité des contrôles. "Ils devraient être systématiquement prévus, financés et annoncés." Et en matière de financement, le scientifique suggère d'utiliser les recettes des licences pour rétribuer des gardes-pêches.

Photo DR.

3. Le changement climatique: des eaux plus chaudes, acides et une montée du niveau de la mer

Le changement climatique va induire, un réchauffement des eaux, une montée du niveau de la mer et l'acidification des eaux.

En Méditerranée, les effets des canicules sous-marines affectent tous les écosystèmes vivant près de la surface".

Alexandre Meinesz détaille comment "nombre d'espèces du plancton végétal, source de la vie pélagique, ne pourront plus évoluer au cours de la journée dans la couche superficielle d'eaux devenues trop chaudes l'été. Ce pourrait être fatal pour ces espèces ou affaiblir leur densité." Ainsi, les animaux se nourrissant de phytoplancton auront "moins de "soupe végétale" à brouter", décrypte-t-il.

De plus, le réchauffement des eaux induira notamment une régression des forêts sous-marines de posidonies, une prolifération des espèces provenant de la mer Rouge ou celles provenant des régions tropicales ou subtropicales…

A l'horizon 2100, le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) prévoit une élévation du niveau de la mer d'1,1 mètre. Avec des impacts sur la vie marine.

Les forêts de posidonies abritent la biodiversité la plus riche en Méditerranée. Photo Anao..

"Les forêts sous-marines de posidonies régresseront significativement par manque de lumière elles dépériront dans les zones les plus profondes et ne pourront pas coloniser en peu de siècles les nouveaux fonds inondés. Or c'est cette végétation marine dense qui abrite la biodiversité la plus riche en méditerranée."

Quant à l'augmentation de l'acidité de l'eau de mer, elle menace les organismes fixant le calcium, les espèces ayant une coquille, les oursins les coraux…

"En Méditerranée, 2500 espèces sont concernées soit 1/6e de sa biodiversité, avec des répercussions collatérales sur les chaînes alimentaires."

 

Quelles actions?

C'est sur terre que tout se joue.

"Chacun à son niveau peut contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Chacun, par sa voix peut influencer les politiques locales et nationales."

4. Les espèces introduites

"En 2020 il a été dénombré plus de 1.000 espèces animales et végétales introduites en Méditerranée surtout pendant ces dernières décennies." Elles viennent de la mer Rouge, via le canal de Suez. C'est par exemple le cas du poisson-lapin, herbivore.

Des poisson-lapins en Méditerranée. Photo P.F.

"Va-t-il remplacer la saupe à l'instar des tortues de Floride qui remplacent la tortue d'eau douce d'Europe? Dévaster la végétation de plantes à fleurs ou d'algues," interroge Alexandre Meinesz.

Un parasite a détruit il y a un an ou deux la grande nacre, le mollusque le plus grand du monde, très fréquent dans nos fonds. Elle a décliné partout.

Il cite aussi le cas de l'introduction d'un genre de méduse en mer Noire. "Elle a mangé tout le zooplancton et les alevins des poissons. La surface de la mer Noire s'est transformée en soupe gélatineuse."

Contre ces menaces quelles actions mettre en oeuvre?

Quelle action: une loi sur les eaux de ballast

Pour limiter l'arrivée d'espèces introduites, des mesures sont préconisées pour les eaux de ballast. Ces eaux qui servent à lester les bateaux contiennent des organismes vivants.

 

"Une loi internationale en vigueur depuis un an, oblige les armateurs à vidanger ces eaux en pleine mer, loin des côtes pour les recharger en eaux pélagiques du large."

L'efficacité de cette mesure, nécessite un respect de la réglementation et donc des moyens de contrôle de l'eau rejetée au port d'arrivée, fait observer le scientifique.

Quand il s'agit de contenir l'expansion des espèces une fois introduites, "il faut intervenir au début de son introduction et l'action entreprise avant sa reproduction sexuée."

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