Face au dérèglement climatique 4 pistes pour sauver le vignoble varois du coup de chaud

Vendanges battant des records de précocité, rendements plus aléatoires… Plus chaud, plus sec, l’été que nous venons de vivre, qualifié de "tous les extrêmes" par Météo France, met le vignoble varois face aux réalités du réchauffement climatique. Si le millésime 2022 s’annonce "bon", parole de vignerons, des exploitants comme des scientifiques spécialistes du secteur planchent activement sur des solutions pour préparer l’avenir de la vigne.

Aurélie Selvi - aselvi@nicematin.fr Publié le 18/09/2022 à 18:11, mis à jour le 19/09/2022 à 07:56
Sécheresse et canicule affectent la qualité du raisin. Photo Laurent Martinat

Quel est le problème?

Un vignoble provençal menacé d’extinction d’ici 2050, c’est la sombre prédiction faite par Yves Leers, auteur du livre Vin, le grand bouleversement qui enquête sur les effets du réchauffement climatique. "Je serai moins alarmiste, souligne Nathalie Ollat, directrice de recherche au sein d’une unité* de pointe sur le vin de l’Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae) de Bordeaux. Même si nous pensons que des années comme 2022, combinant sécheresse et températures élevées, vont se multiplier, le vignoble varois a une grande capacité d’adaptation. Il va falloir faire évoluer les pratiques culturales."

Car les excentricités de la météo ont des effets directs sur la vigne. Inégale selon les zones du territoire, la sécheresse a, cet été, frappé durement certains coins du Var, y battant des records comme à Fréjus.

L’effet ricochet de la hausse des températures, c’est le développement précoce de la vigne dans l’année qui l’expose à des dégradations importantes lors des épisodes de gels printaniers et la multiplication des épisodes extrêmes comme les orages de grêle", Nathalie Ollat.

"Globalement, ce qu’on observe actuellement, ce sont des baies de raisins plus petites, donc un petit moins de jus et ça c’est vraiment lié au climat. Car le grossissement de la baie se fait en deux étapes: une phase de multiplication des cellules avant véraison [moment où le grain se ramollit et change de couleur] et une phase de remplissage des cellules pendant la maturation. Dans le Var, on a eu des pluies après la véraison, au 15 août, et ça a permis de regorger un peu les baies qui étaient plus petites, même si certains domaines avait eu des précipitations fin juin ou encore à Pâques", détaille Constance Cunty, spécialiste de la gestion de l’eau au sein du Centre de recherche et d’expérimentation sur le vin rosé de Vidauban.

 

Quant aux fortes chaleurs, "elles modifient les équilibres des goûts des vins en les concentrant en sucre, en dégradant l’un des acides et peut faire grimper les degrés d’alcool. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on a récolté si tôt cette année", ajoute Nathalie Pouzalgues. Elle est chef de projet cépages et arômes dans le même centre qui réalise de nombreux contrôles maturité en labo pour ajuster au mieux la date des vendanges et planche activement sur des solutions pour l’avenir.


*Unité écophysiologie et génomique fonctionnelle de la vigne.

La vigne va chercher l'eau dans les profondeurs du sol. Infographie Aurélie Selvi.

Aller chercher l’eau plus profond dans les sols

"On voit rarement des vignes crever de soif naturellement", pose d’entrée Nathalie Ollat. Car s’il y a un élément positif dans cette délicate équation du réchauffement, c’est bien le caractère généralement résistant de la vigne, "une plante née dans le bassin méditerranéen, qui, si le sol est profond, peut puiser l’eau à plusieurs mètres sous terre, sans vraiment d’arrosage".

Mais avec la sécheresse, cette eau ainsi que certains minéraux sont enfouis de plus en plus loin. Un problème, notamment pour les jeunes vignes dont l’enracinement est peu profond. De petits champignons pourraient alors venir à la rescousse de la plante.

Pour booster les capacités des racines de la vigne, le centre du rosé explore depuis un an la mycorhization. "C’est une association entre des champignons présents dans le sol et les racines de la vigne que nous testons actuellement sur un domaine du Var, en partenariat avec la start-up niçoise Mycophyto", précise Constance Cunty.

 

Comment ça marche? En prélevant au pied de la vigne-test des "mycorhizes", ces fameux champignons naturellement présents sous terre, en les multipliant en labo puis en les réinjectant en plus grosse quantité dans le sol pour créer des sortes de super racines capables d’aller faire leur marché plus profondément dans la terre.

Le procédé, déjà utilisé dans l’agriculture, devra être testé quelques temps "avant que nous puissions communiquer des résultats", précise-t-on au centre du rosé.

Les racines de la vigne atteignent une profondeur de plusieurs mètres dès 7 ans. Illustration Istock.

Adapter la plante en testant des cépages résistants

C’est l’option sur laquelle le vignoble varois est le plus en pointe. Depuis 2019, le Centre du rosé accompagne une dizaine de vignerons dans une autre démarche expérimentale.

Nom de code: cépages résistants.

Viticulteur à Cogolin, Pierre Audemard fait partie des pionniers engagés sur cette voie. Avant de se lancer il y a 4 ans, le Varois a dégusté des vins produits en Allemagne, en Suisse, s’est rendu dans des pépinières italiennes, et a intégré des cépages muscaris et floréal sur une petite part de son exploitation, avant tout pour en tester la résistance aux maladies de la vigne et limiter le recours aux traitements polluants.

Et ça marche: "Le résultat est top!"

"Mes cépages ont une vraie résistance au mildiou et à l’oïdium, j’ai réduit de 90 à 100% le sulfatage sur ces parcelles."
Pierre Audemard

 

"Avec leur acidité importante, ces cépages viennent aussi contrebalancer le manque d’acides généré par le réchauffement et donner plus de finesse et d’aromatique au vin", souligne Pierre Audemard.

Moins traiter la plante voire pas du tout, c'est aussi moins dégrader l'état des sols. Avec un effet ricochet positif dans la lutte contre la sécheresse: "plus un sol est vivant, mieux il garde l'eau", détaille l'hydroclimatologue Florence Habets.

Membre du comité d’études du centre du rosé, Pierre Audemard planche, quant à lui, maintenant à rendre ses cépages encore plus résistants à la chaleur.

"Les cépages principaux qu’on a en Provence sont bien adaptés à un climat méditerranéen mais on essaie d’avoir dans notre panoplie des cépages complémentaires qui vont être encore mieux adaptés à des fortes chaleurs, la journée mais aussi la nuit. Le but, c’est d’anticiper l’avenir".
Nathalie Pouzalgues

Pour ce faire, les équipes du Centre du rosé ont planté dès mai 2021 sur leur parcelle-test cinq cépages venus de zones plus chaudes et arides du globe: 3 grecs, 1 espagnol et 1 originaire du sud de l’Italie. Des variétés qui pourront être testées par les vignerons.

"Le cahier des charges du Côte de Provence [leur] permettant de planter 5% de leur encépagement en expérimental", précise le Centre du rosé. Autorisés uniquement pour les "vins de pays", les cépages résistants n’ont pour l’heure pas le droit de cité dans les "AOC".

Au domaine de la Giscle, à Cogolin, Pierre Audemard teste des cépages résistants depuis 2019. Photo d'archives Guillaume Aubertin.

Créer de l’ombre

Cachez ces rayons que je ne saurais voir. C’est le credo de cette piste, déjà explorée en terres varoises. Depuis 3 ans, des filets d’ombrage, déposés sur les vignes les plus exposées au soleil, sont testés dans le Var.

 

"On commence à avoir des résultats intéressants, avec une vraie réduction de la contrainte hydrique subie par la vigne et un décalage de maturité"
Constance Cunty.

Pour créer de l’ombre, l’agri-voltaïsme est une solution "en cours d’expertise" sur certaines parcelles, avec le concours notamment de la start-up aixoise Ombrea. Comme à Rians, sur le domaine de Gautier Hugues, qui a ouvert deux parcelles de son vignoble à cette nouvelle technologie.

"Au niveau cultural c’est mieux, surtout pour la sécheresse. On a 1 °C de moins sous les vignes abritées et on attend une semaine de plus pour vendanger", confiait-il déjà lors des vendanges 2021. 

L’idée: ombrager les vignes en les abritant à l’aide de panneaux solaires, dont on peut tirer profit par ailleurs. "Ce type d'expérimentation dure 5 ans environ, à l’issue desquels on peut donner une évaluation scientifique. Il demeure beaucoup de questions sur l’adaptation de ces panneaux dans le paysage, notamment au regard des contraintes de préservation qu'impliquent les AOP", nuance-t-on au Centre du rosé.

À Rians, Gautier Hugues a ouvert deux parcelles de son vignoble à cette nouvelle technologie. Photo d'archives F.M./Var-Matin.

Déménager les vignobles sur les hauteurs

Dans la province autonome de Trente, située au Nord-Est de l’Italie, la solution du déménagement n’est pas une douce utopie pour éviter le coup de chaud. "Il y a quarante-cinq ans, quand nous avons commencé, nous avions planté du pinot noir à 350 mètres, une altitude qui offrait des conditions idéales pour ce cépage. Aujourd’hui, nous le déplaçons à 650 mètres", confie un vigneron transalpin à l’hebdomadaire L’Essenziale, relayé par Le Courrier international du 1er septembre.

Oui, le vignoble au lieu d’être installé en plaine, pourrait monter en altitude, pour bénéficier de températures plus fraîches

C'est ce que confirme l’experte du vin Nathalie Ollat, qui juge l’option pertinente surtout pour des vignobles qui disposent déjà de collines inexploitées.

Pour un département comme le Var qui a des piémonts, c’est une piste dont il faut vérifier la faisabilité.

 

 

 

"Dans l’arrière pays montpelliérain, des vignobles se sont ainsi installés sur le plateau du Larzac [dont l’altitude est comprise entre 600 et 900 mètres]", ajoute-t-elle.

L’écueil: le retour à une viticulture plus traditionnelle, avec par exemple de la culture en terrasses, plus gourmande en main d'œuvre. "Nous travaillons sur d’autres leviers d'adaptation pour le moment mais pourquoi pas étudier cette option un jour", réagit-on au Centre du rosé.

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