Comment ces paysans azuréens s’organisent face à l’inflation

Carburant, engrais, semences qui flambent, baisse des ventes, manque de visibilité… C’est la délicate équation avec laquelle doivent composer les agriculteurs azuréens, pris dans la nasse de la forte inflation que subit le pays. Pour rester à flot et devenir plus résilients face aux crises, des idées germent chez des agriculteurs Côte d’Azur.

Aurélie Selvi - aselvi@nicematin.fr Publié le 31/12/2022 à 09:30, mis à jour le 30/12/2022 à 17:39
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La ferme de la Saurea a joué la transparence sur ses difficultés économiques avec ses clients. Photo Dylan Meiffret

"À nos chers Amapiens. On vous fait ce petit message pour vous remercier de votre engagement et de votre soutien au monde paysan qui en a grand besoin. Comme vous le savez en France, le nombre de fermes diminue de jour en jour au profit de grosses fermes industrielles ou de la bétonisation. C'est un métier pas simple que peu de personnes veulent encore exercer aujourd'hui…" Il y a quelques jours, Lucie Cateland et Médéric Bailet, éleveurs de volailles à Tourettes-Levens, ont voulu jouer la transparence.

Ce message, ils l’ont envoyé aux citoyens achetant leurs poulets bio en passant des contrats de solidarité avec des Associations pour le maintien d’une agriculture de proximité (Amap). Une courte lettre dans laquelle ils livrent leurs difficultés économiques: + 50% sur le grain destiné à nourrir leurs bêtes en un an, prix du gasoil, du gaz et du foin qui commencent "à faire peur", des achats en dents de scie sur les marchés, 3 à 4 contrats non renouvelés par an dans les Amap avec lesquels ils travaillent...


"C’est déstabilisant, surtout après la période de confinement où les gens avaient pris le temps de se tourner vers les petits paysans, faisant doubler nos ventes directes", Lucie Cateland, éleveuse de volailles

Avec Méderic Bailet, elle constate aussi un engouement sur la pente descendante depuis le dernier déconfinement, d’autant plus inquiétant depuis qu’il se conjugue à l’inflation.

Le prix du grain pour nourrir les volailles a augmenté de 50% en un an. Photo Dylan Meiffret.


Pour y faire face, ces paysans, comme d’autres, font un pari: celui de resserrer les liens avec les consommateurs en circuits courts. "On veut jouer le jeu avec eux en n’augmentant pas nos prix. Mais, en leur envoyant ce message, l’idée c’est de tirer la sonnette d’alarme avant d’être complètement foutus et de maintenir cette solidarité entre eux et nous", détaille Lucie Cateland, également membre de la Confédération paysanne et d’Agribio 06. Un SOS lancé juste avant la période charnière de janvier où les consommateurs de plusieurs des Amap avec lesquelles leur ferme travaille vont se pencher sur le renouvellement de leur contrat pour 2023.

Se serrer les coudes entre agriculteurs et consommateurs

Berceau des Amap depuis la naissance de la première de France à Aubagne en 2001, la région Paca peut se targuer d’une offre dynamique, recensée en partie par le réseau des Amap de Provence. Avec 23 constituées, dont deux nouvelles en 2022 à Tourrettes-Levens et Touët-sur-Var, "les Alpes-Maritimes ont un très bon tissu", note Mireille Bertola, porte-parole du réseau régional. S’il reste suspendu au renouvellement annuel des contrats, ce modèle permet aux paysans de mieux affronter les crises.

"En souscrivant un contrat, les citoyens s’engagent à soutenir l’agriculteur sur une période donnée en achetant une partie de sa production avec un paiement qui est fixe toutes les semaines, peu importe les aléas", ajoute celle qui est elle-même membre d’une Amap à Sanary.

Avec l’inflation et les changements du climat, c’est un vrai enjeu car les paysans sont de plus en plus chamboulés dans leurs habitudes et obligés de s’adapter", Mireille Bertola, porte-parole du réseau Les Amap de Provence

"Le maraîcher qui nous livre a un parcours édifiant : à ses débuts, il était en monoculture et livrait la grande distribution mais ne s’en sortait pas, en plus d’utiliser des produits phytosanitaires mauvais pour sa santé. Puis il a tout changé pour ne travailler qu’en Bio et en Amap et dit que cela lui a permis de gagner sa vie, bien que ces deux dernières années soient plus compliquées", souligne cette Amapienen convaincue.

Dans le Var et les Alpes-Maritimes, le prix du panier hebdomadaire varie entre 10 et 25€, en fonction de sa taille et des réalités des fermes partenaires. Avec, à l’intérieur, selon les lieux : des légumes, des pommes, noix, œufs mais aussi du jus, du miel, des fromages, de l’huile d’olives, de la viande, des légumineuses, du poisson ou encore des coquillages, fruits du travail de plus de 70 agriculteurs du coin.

Et un poids pouvant aller jusqu’à près d'une dizaine de kilos en fonction des rendements. A la clé, pour les consommateurs, l’assurance de créer, le temps du contrat, une bulle de prix fixe et de manger des produits frais de qualité et bon pour la santé, quand 53% de l’alimentation des habitants de Paca est issue de “produits transformés dont une partie est ultra-transformée et potentiellement nocive”, précise une étude sur les systèmes alimentaires et agricoles à privilégier dans la région menée publiée par le Grec Sud, groupe d’experts locaux sur le climat, en novembre 2022.

Variant selon les saisons, les paniers Amap tissent un lien solidaire entre consommateurs et paysans. Photo Patrice Lapoirie .

Faire baisser les coûts des semences

Pour permettre aux agriculteurs d’affronter les hausses de prix, la clé est aussi dans le pré et dans la recherche de nouvelles façons de travailler.

"En faisant nos plants, en récupérant ou en échangeant des graines locales, qui plus est plus adaptées au terroir et au changement climatique, on tire les coûts vers le bas", explique Nicolas Lassauque, président d’Agribio 06 et cofondateur de la Maison des semences maralpines. Sur son exploitation, ce maraîcher, qui tournait à 8000€ de semences en moyenne par an pour faire pousser ses légumes sur son hectare de terre, n’a déboursé en 2022 que 5000€ en mettant ces préceptes en application.

Chez Agribio 06, groupement de paysans bio azuréens qui compte plus d’une centaine de membres, deux Groupements d’intérêt écologique et économique ont ainsi été lancés pour y plancher: l’un sur l’enjeu des semences et l’autre sur les engrais.

En faisant ses plants et en récupérant ses semences, Nicolas Lassauque, maraîcher à Carros, a économisé 3000€. Photo Dylan Meiffret.

Des engrais locaux à la rescousse

L’heure est aussi à la flambée pour les prix des engrais, dont certains ont quadruplé ces derniers mois: "cette hausse touche les chimiques (pas utilisés en bio) mais aussi les organiques, rien qu’à cause du coût du transport", note Nicolas Lassauque qui planche pour les 3 ans à venir, avec une douzaine d’agriculteurs des Alpes-Maritimes, à un recensement fin des sources de matières organiques à récupérer localement pour enrichir les champs.

"Ça concerne des matières animales, dont les éleveurs ont parfois du mal à se débarrasser, végétales mais aussi industrielles avec Malongo. Il y a aussi la drêche de bière issue des brasseries artisanales, de plus en plus nombreuses dans le département. Ces résidus obtenus après avoir fait bouillir l’orge sont pour elles des déchets mais ils sont très riches en azote et peuvent être intéressants à utiliser en agriculture", détaille-t-on chez Agribio 06.

Au sein du réseau, des "essais au champ" sont en cours. On planche même sur un atelier paysan pour que les fermières et les fermiers sachent réparer eux-mêmes leur tracteur et entretenir leur outillage pour éviter de prendre du retard dans leur production et de voir s’alourdir la facture.

Autant d'actions que les paysans espèrent complémentaires avec l’engagement citoyen. "Venez rencontrer les petits producteurs près de chez vous, sur les marchés. Soyons solidaires pour ne pas que nos métiers disparaissent, qui plus est dans un département très loin de l’autonomie alimentaire", lance Lucie Cateland de la ferme Saurea. Et peut-être un jour résoudre ainsi un paradoxe régional: "Paca exporte 61% de sa valeur agricole produite, alors que la consommation de produits agricoles et agroalimentaires y est principale issue d’importations", selon l’étude du Grec Sud en date de novembre 2022.

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