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Cent mille yeux sous la mer

Pour explorer les conséquences du changement climatique sur la faune de Méditerranée. Depuis juin, l'AMPN fait appel aux plongeurs par le biais des réseaux sociaux. Et ça marche !

Ludovic Mercier Publié le 29/08/2017 à 05:28, mis à jour le 29/08/2017 à 09:57
Jacqueline Gautier-Debernardi et Patrice Francour seront bientôt débordés par le succès du site. Photo Michael Alesi

Les chercheurs ne sont pas des grands fans des réseaux sociaux. C'est un fait, c'est comme ça. Mais cela va changer, grâce à la science participative. Le professeur Patrice Francour du laboratoire Ecomers (Université de Nice Sophia-Antipolis et CNRS), le reconnaît bien volontiers. "Je n'aimais pas trop Facebook. Mais là, j'y vois une vraie utilité."

Car depuis juin, l'Agence monégasque de protection de la nature (AMPN) a lancé, en partenariat avec le laboratoire Ecomers le programme Ecocimed, pour les écocitoyens de Méditerranée.

Leur objectif : centraliser les observations des usagers de la mer pour aider les scientifiques à étudier l'évolution du milieu marin.

Poissons mortels ou ravageurs

Et pour ça, quoi de mieux qu'une bonne vieille page sur le réseau social au pouce bleu ?

 

"Cela nous permet de recevoir des informations des abonnés, mais aussi d'effectuer une veille sur ce qu'ils publient sur leur page", explique Jacqueline Gautier-Debernardi, directeur de l'AMPN.

En effet, les nombreux plongeurs amateurs ou professionnels de la mer, sont toujours prolixes en matière d'image de leurs prises ou de leurs rencontres avec les habitants de la grande bleue.

"Aujourd'hui, le plongeur veut plonger utile. Le filet a été remplacé par l'appareil photo, et ils veulent savoir ce qu'ils ont vu", constate Patrice Francour.

Et c'est en observant ces clichés qu'il peut, parfois, repérer des poissons qui n'ont rien à faire ici.

Dans la ligne de mire : le poisson-lapin, le poisson-flûte, ou le poisson-perroquet, soupçonnés de s'être faufilés par le Canal de Suez.

Mais aussi un cousin du fugu, ce poisson que les Japonais adorent et dont le venin est mortel. Le dit-cousin, déjà pêché en Méditerranée orientale, a fait plusieurs victimes en Israël.

 

Et s'il est encore rare dans nos eaux, le lagocephalus sceleratus y a tout de même été vu récemment: "J'ai réuni plusieurs observations réalisées au cours des trois dernières années, dont une pêche à Villefranche-sur-mer. C'est donc typiquement une espèce sur laquelle un réseau actif de collecte d'informations comme Ecocimed peut jouer un rôle dans un proche avenir."

Dans tous ces cas, le chercheur avance que "le rôle des scientifiques est de prévenir les pouvoirs publics pour qu'ils prennent les mesures adaptées". Seulement pour cela, il faut être informé, et il n'y a pas suffisamment de chercheurs sur le littoral pour avoir des yeux partout.

Alors, l'AMPN et Ecomers ont eu l'idée de mettre à contribution les internautes. Plus précisément, ils ont développé un peu plus le concept d'un autre site, auquel participe le chercheur de l'Université de Nice, le Fish watch forum: "C'est un site que nous avons lancé avec Patrick Louisy, qui est très connu dans le monde de la plongée parce qu'il a publié le seul livre de photos sous-marines d'Europe. Sur ce site, la démarche était de laisser les utilisateurs soumettre leurs photos et poser des questions. Et déjà, ça fonctionnait, puisque nous avons eu environ 500 signalements intéressants en trois ans d'activité, sans jamais faire la promotion du site."

Donner pour recevoir

Un succès dû, en partie, au retour dont bénéficient les utilisateurs. "Nous le constatons très souvent : les plongeurs veulent tout savoir sur les espèces qu'ils rencontrent", confie Jacqueline Gautier-Debernardi.

Alors Patrice Francour met un point d'honneur à transmettre de l'information. Son expérience lui montre que les amateurs du monde du silence sont très demandeurs: "En 1987, en tant qu'étudiant, j'ai lancé une enquête sur les oursins diadèmes dans la revue de la fédération de plongée. Je reçois encore aujourd'hui, trente ans après, des informations sur ces oursins. Parce qu'ils savent qu'ils auront un retour."

Alors, en plus de contacter les auteurs des signalements intéressants pour avoir le maximum d'information (et écarter les récits incohérents), il écrit régulièrement des fiches détaillées qui vulgarisent et enseignent les particularités des specimens observés.

Comme cette fiche sur le poisson-perroquet, sur laquelle on apprend que les Romains avaient déjà importé des individus à l'époque de Pline l'Ancien. C'est pour toutes ces raisons qu'ils ont lancé Ecocimed, qui bénéficie d'un financement obtenu par un appel à projet de la Fondation Crédit agricole pour le matériel, et la formation des plongeurs. Et le programme rencontre un franc succès : "Je ne peux pas passer tout mon temps sur Facebook, glisse le scientifique. Alors nous allons devoir trouver des financements pour employer quelqu'un qui s'occupera de réceptionner et de faire le tri."

 

Savoir +
www.facebook.com/ecocimed
http://www.fish-watch.org/


Nouveau venu ou revenant ?

Le poisson perroquet. Patrice Francour.

Impossible donc de savoir si les poissons observés récemment sont les lointains descendants des perroquets antiques, ou s'ils ont pris l'autoroute sous-marine de Suez.

"En fait, nous ne disposons pas de recul suffisant sur les observations. Les premières informations remontent aux premières plongées, dans les années cinquante, alors que les oiseaux sont observés depuis des centaines d'années. La girelle, par exemple, est un poisson plutôt répandu aujourd'hui, mais qu'on a commencé à observer dans les années quatre-vingt en Corse. J'avais écrit un article dessus, en disant que c'était peut-être dû au réchauffement des mers dont on parlait déjà à l'époque. Et j'ai reçu un courrier d'un vieux monsieur qui me disait qu'il en voyait dans son enfance, quand il plongeait du côté du Lavandou. C'est très intéressant, parce que cela peut signifier que cette espèce répond à des cycles. Mais pour le savoir, il nous faut un maximum d'observations."


Observer et agir

Sous l'adorable sobriquet de poisson lapin, se cache le siganus, une véritable tondeuse sous marine.

"Il évolue par bancs de plusieurs milliers d'individus, et dans les zones où il a été repéré, il n'y a plus aucune grande algue. Il n'en reste que la base avec de toutes petites feuilles", explique Patrice Francour.

Le savoir, c'est bien. Mais trouver une solution, c'est mieux. Alors, si d'un côté, les mers subissent les effets d'une pêche intensive dévastatrice et que de l'autre, des populations de poissons se surdéveloppent et détruisent la flore, pourquoi ne pas joindre l'utile à l'agréable ?

 

"Le problème c'est que le poisson lapin n'est pas très connu, et qu'il noircit vite après la pêche. Il ne fait pas très envie. Alors, dans les zones où il est observé, nous essayons de travailler avec des chefs pour trouver un moyen de le rendre attractif." Et donc, en encourager la pêche.

Offre numérique MM+

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