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Les enseignants sont-ils assez outillés pour parler de laïcité sereinement?

Mis à jour le 22/12/2020 à 17:39 Publié le 21/12/2020 à 18:00
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Les enseignants sont-ils assez outillés pour parler de laïcité sereinement?

Quand certains pensent que tous les enseignants, quelle que soit leur spécialité, doivent se saisir de la notion de laïcité, d'autres émettent des réticences. Sont-ils suffisamment solidement formés? Et de quels types de ressources disposent-ils pour aborder sereinement certains sujets sensibles? Nous avons sondé quelques professionnels à cet effet et tâché de recomposer une boîte à outils.

"La grande préoccupation actuelle dans le domaine est la formation des enseignants. D’une manière générale, elle est pauvre… et sur la laïcité, sauf exceptions récentes, pratiquement inexistante. Ce sont pourtant des questions à aborder dès l’école maternelle…" André Giordan, "spécialiste du Pilou", comme il aime le dire avec amusement, est enseignant à l’université de Genève. Il a fondé un laboratoire sur la question de l’apprentissage. Il accompagne, entre autres, des collèges innovants.

Il enchaîne: "En France, dans chaque académie, on a des référents laïcité. Nous sommes les seuls à faire ça! Sans compter que le ministère met beaucoup de documents à disposition." Pour lui, la chose est limpide! "La laïcité, ce n’est pas une religion. C’est la liberté de croire ou de ne pas croire. C’est un principe républicain qui garantit la liberté de conscience."

L'académie de Nice a travaillé sur un clip, bien utile aux enseignants pour poser le cadre d'une discussion autour de la laïcité.

Le support vidéo, une valeur sûre

"Moi j’adore quand on en arrive à cette partie-là du programme. Avec la laïcité, je me régale." Passionné par la matière qu’il enseigne, Jean aime particulièrement les débats que cette thématique nourrit dans ses classes de lycéens. 

"Je suis dans un lycée privé et catholique. Mais on y suit scrupuleusement le programme d'histoire-géo de l’Education nationale alors pas question de passer à côté de la laïcité. En prime, moi, je ne suis ni catho, ni musulman, ni juif, ni croyant… Je suis donc parfois un peu provoc’, j’aime bien. Mais j’ai aussi en face de moi, des élèves d’un certain niveau d’éducation et social. Ça facilite probablement les choses."

Pour beaucoup, l'ennemi premier n’est pas le Dieu d’en face, mais la notion même de laïcité.

Il n’a jamais rencontré aucune difficulté. Il n’a pourtant pas été spécifiquement formé ou préparé pour aborder ce sujet devenu sensible. "Dans l’établissement, il faut quand même savoir qu’on a aussi des élèves d’autres confessions. Parce que leurs parents ont envie qu’ils soient élevés dans un cadre religieux, quelle que soit la religion… pour beaucoup, l'ennemi premier n’est pas le Dieu d’en face, mais la notion même de laïcité."  Pas de frictions particulières pour autant de son côté. Mais ce n’est malheureusement pas une généralité...

libre de manifester ses convictions mais dans les limites de l'ordre public

Rappelons que la laïcité est garante de la liberté de conscience et de la liberté de religion et de culte. De là découle la liberté vis-à-vis de la religion, et celle de manifester des convictions, quelles qu’elles soient — religieuses ou non —, mais toujours dans les limites de l’ordre public. La laïcité permet de pratiquer et promouvoir une religion, mais autorise aussi à la contester et la critiquer, dans les limites fixées par loi (incitation à la haine, discriminations, etc.). 

Alors être à l’aise avec le sujet n’empêche en rien de s’appuyer sur des supports de cours un peu ludiques, plutôt parlants. Jean le recommande fortement: "Je leur passe les vidéos de la chaîne Youtube Jours de gloire. J’aime bien, par exemple, celles avec Oxmo Puccino ou Muriel Robin. Je m’appuie aussi sur le site Eduscol. Quand on est prof, c’est super, il y a vraiment beaucoup beaucoup de choses. Et puis Lumni aussi. C'est très efficace."

Une des nombreuses vidéos proposées par la chaine Youtube Jours de gloire.

Les CDI à disposition des élèves… et des enseignants

Se documenter, se former en permanence et se renouveler en matière de méthodes d’enseignement semble être quelque chose d’essentiel. Patricia Basin-Ecalle, professeur documentaliste au lycée Thierry-Maulnier, à Nice, le confirme: "Je suis là autant pour les élèves que pour les enseignants. Je dispose d’un fonds papier et numérique important, que j’alimente et actualise tout le temps."

À l’époque de sa formation d’enseignante, elle n’a pas souvenir d’avoir abordé spécifiquement la notion de laïcité. "Peut-être que les choses ont évolué et que l’on est maintenant très préparés. Dans tous les cas, il y a des revues pédagogiques pour s’informer et nous accompagner en ce sens. Et nous montons des ateliers avec les enseignants. Un travail conjoint toujours très riche."

Patricia Basin-Ecalle, professeur documentaliste au lycée Thierry-Maulnier, à Nice.
Patricia Basin-Ecalle, professeur documentaliste au lycée Thierry-Maulnier, à Nice. Photo William Amavi.

Le 9 décembre, journée de la Laïcité, elle a par exemple déposé toute une série de textes et de liens utiles sur la plateforme dédiée aux élèves et à leurs parents (Pronote). Histoire de les aider à aller plus loin dans l’exploration de ce fondement. "Je ne suis pas prof d’histoire, mais je discute avec les élèves et je sens bien que c’est parfois très flou. Même pour des 1res, parfois des Terminales. Alors, grâce à ce que je peux glaner et à des supports spécifiques, j’essaie de les aider. Typiquement, on a les revues Phosphore, L’Histoire, Textes et documents pour la classe, qui abordent régulièrement cette thématique de façon claire. Ça peut être une option, un outil à proposer."

Patricia Basin-Ecalle s’implique fortement en organisant aussi des expositions au coeur du centre de documentation et d’information (CDI). En janvier, un événement autour de la structure Cartooning for peace, dessins pour la paix, sera monté. Une nouvelle occasion de parler liberté d’expression. "Voilà quelque chose que je recommande: inciter les jeunes à s’intéresser à une association. Ils peuvent chercher et la choisir eux-même. L’analyser, la découvrir et pourquoi pas s’impliquer. Par ce biais, on peut ouvrir le dialogue et le rendre constructif." Loin du cours magistral.

"Les cours, à proprement parler, sont donnés dans le cadre de l’enseignement moral et civique. Ce n’est pas eux qui se chargent systématiquement d’aborder la laïcité, mais c’est souvent le cas. Le souci c’est que ça ne représente que deux heures par mois, avec d’autres notions à étudier. Il faudrait plus de créneaux…"

L’enseignante reconnaît qu’on est là sur "un travail de fourmis". Elle martèle: "Il faut réaffirmer qu’on est simplement dans un cadre juridique, garant de notre liberté."

Pas si simple.

“Surtout Pas de vagues”

André Giordan, professeur à l'université de Genève.
André Giordan, professeur à l'université de Genève. Frantz Bouton

"La laïcité est globalement peu comprise." Néanmoins, pour André Giordan, pas de difficulté particulière quand il est question d’entamer ce type de dialogue. Au contraire. Mais pour certains, cela reste particulièrement complexe. "On a tendance à laisser de côté les sujets un peu délicats. Le mot d’ordre est quand même, très souvent: surtout pas de vagues! Et pourtant, la vraie bêtise, c’est de ne pas en parler."

Il préconise de prendre le sujet sous un autre angle. "Pour parler des religions, par exemple, on peut attaquer par la mort. Comment on aborde la mort, selon ce en quoi l’on croit? Et puis on peut terminer aussi sur… pourquoi a-t-on besoin de croire? Il faut trouver des thèmes qui vont intéresser tout le monde. Faire un peu d’anthropologie. Élargir la palette des religions imposées par le programme, etc." Il marque une pause. Puis reprend: "L’école a du mal à aborder la complexité… pourquoi ne pas faire venir des gens de l’extérieur? Un rabin, un prête, un curé, un imam, un bouddhiste. Et si ce n’est pas jouable, alors peut-être qu’au sein même du corps enseignant on peut trouver des profils variés. Des gens avec des croyances différentes qui pourraient se regrouper face à une même classe pour échanger."

La peur d’un manque de neutralité

Selon le Niçois - "de culture et de tradition" - les enseignants ont souvent peur de manquer "de neutralité". Bien que la laïcité ne soit pas une opinion mais la liberté d’en avoir une. "Mais pour que ce soit pertinent, cette éducation à la laïcité demande de dépasser un paradoxe: la laïcité est neutre par rapport aux religions… chacun peut croire ce qu’il veut croire ou ne pas croire, mais elle n’est pas neutre par rapport aux valeurs de la République, explicitées par la Constitution…" Selon lui, l’école devrait transmettre les valeurs de la République et pas seulement liberté, égalité, fraternité.

Il liste: "Importance du vivre ensemble malgré des choix, des convictions différentes. Les lois de la République nées de la raison commune sont au dessus des préceptes des religions. Lutter contre le racisme, l’homophobie, l’inégalité homme/femme,etc."

Toujours selon André Giordan, tout le monde devrait se saisir de la question. "Le prof, en tout cas, doit être fort. Se défendre. Ne pas rester seul. S’appuyer sur des documents, des outils. Sur la charte de la laïcité, par exemple… la proposer en commentaire de texte?"

Un module sur l’enseignement des valeurs

Que les autres enseignants prennent la main sur cette loi? Après le drame de Samuel Paty, on a pas mal entendu ceci. César Ruiz, professeur d’histoire dans un lycée niçois, n’est pas tout à fait d’accord. Formateur à l’IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) pendant une dizaine d’années, il assure "qu’il n’est pas souhaitable d’aborder ça quand on n’a pas reçu une formation spécifique". Il rejoint André Giordan sur cette crainte qu’ont "les profs d’exprimer un point de vue". "On sait pourtant qu’on est là, dans le domaine juridique. Et on est parés pour bien détailler ça. Ce qui nous permet, enseignants d’histoire, d’user des bonnes formules, des bons mots et d’avoir du répondant."

Eviter les dérapages en confiant cette tâche à ceux qui savent, semble cohérent. "D’autant que, lorsque j’ai commencé à être formateur à l’IUFM, en Normandie, au début des années 2000, on travaillait déjà sur l'enseignement de la laïcité et du fait religieux à l’école. Il y avait tout un module, dans la formation initiale, sur l’enseignement des valeurs et ça concernait aussi bien le primaire que le secondaire. C’est quelque chose d'obligatoire."

Personnellement, je ne me suis jamais senti désarmé. Je crois qu'il n'est pas souhaitable d'aborder ça quand on n'a pas reçu une formation spécifique. 

Aucun de ses pairs, en poste ou en formation, n’a été déstabilisé par l’idée de parler laïcité ou religion dans une salle de classe. "Après Samuel Paty, il a fallu en parler, évidemment. Et nos confrères, enseignants d’autres spécialités, ne se sentaient pas prêts ou pas compétents pour intervenir. Les profs d’histoire-géo étaient sur de la didactique. Ce n’était pas une question qui les turlupinait. Nous intervenons sur le plan notionnel. Nous avons des connaissances qui nous offrent d’aller plus loin."

En Europe, les enseignants français ont quand même fort à faire en la matière. "Nous n’avons pas vraiment de référence étrangère pour aborder les choses. L’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, par exemple, sont des pays concordataires (1). Et beaucoup ignorent même ce que cela signifie. Nous aussi, par le biais de l’Alsace-Lorraine, nous sommes concordataires… il faut le savoir. L’expliquer aux élèves. Avancer sur cette notion même si, c’est vrai, elle peut parfois engendrer des questions ou des réactions qui peuvent surprendre. Mais je ne me suis personnellement jamais senti désarmé."

1.Qui a trait à un concordat. Ce dernier est un accord établi entre l'Eglise et le gouvernement, concernant le domaine religieux. 

Un sujet très attendu par les élèves

Comme Jean, notre prof en lycée privé, ou comme cela est recommandé par le ministère de l’Éducation nationale et tous les supports pédagogiques à disposition, le Niçois se plaît à diffuser des vidéos pour amorcer la thématique. "J’aime bien leur présenter un docu-fiction qui s’appelle La Séparation, qui est centré sur la loi de 1905 mais qui m’aide bien à contextualiser cette loi et à aborder sa portée. C’est aussi un film que je présente à mes stagiaires en formation."

À d’autres moments, c’est Sophia Aram qui donne le La, à ses cours. "Depuis deux ou trois ans, je leur passe Le Blasphème c’est sacré. Ça les pique un peu, je veux les faire réagir. Et généralement, je termine le cours par Je me souviens..., toujours par Sophia Aram, écrit au lendemain de l’attentat de Charlie Hebdo."

Sophia Aram, au micro de France Inter, pour une chronique percutante.

C’est un sujet très attendu. "Il suscite beaucoup de curiosité et d’intérêt. C’est toujours des moments où le débat est riche. Mais sans être polémique." L’école n’est-elle pas, à ce moment-là même, exactement dans son rôle? Susciter un esprit critique, favoriser l’échange d’opinions, argumenter, prendre du recul, de la hauteur, apprendre… "Quand on parle laïcité, on est dans l’actualité et les élèves sont toujours très intéressés."

La boîte à outils

Des outils et des ressources pour les enseignants avec Eduscol.

Le très populaire réseau Canopé décortique l'enseignement à la laïcité.

Lumni est un concentré d'infos proposées de façon très ludique.

Le Ministère a composé une mallette Laïcité pour les parents…

En matière d'atteintes à la laïcité à l'école, l'Éducation nationale effectue un suivi. Accessible ici.

L'association ENQUÊTE, créée en 2010, conçoit et diffuse des pédagogies et outils ludiques d’éducation à la laïcité et aux faits religieux pour développer chez les enfants un rapport apaisé et réfléchi à ces sujets.

Enfin, le rapport annuel de l’observatoire de la laïcité 2019/2020. Juste une mine d'infos utiles.

Offre numérique MM+

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