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Affaire Duhamel, crise sanitaire, projets... Les confidences de Bénédicte Durand, administratrice provisoire de Sciences-Po en escale à Menton

Choc de l’affaire Duhamel, crise sanitaire, projets... Bénédicte Durand, administratrice provisoire de Sciences-Po et Yasmina Touaibia, directrice du campus mentonnais, évoquent présent et avenir

Yann Delanoë Publié le 20/04/2021 à 07:24, mis à jour le 21/04/2021 à 13:36
Bénédicte Durand et Yasmina Touaibia, hier sur le campus de Menton. Photo Dylan Meiffret

Elle a pris les rênes de Sciences-Po le 10 février dernier. Bénédicte Durand, administratrice provisoire de l’institution depuis la démission de Frédéric Mion provoquée par l’affaire Duhamel, a été doyenne du collège universitaire de 2015 à 2018, puis directrice de la formation de Sciences-Po. Dans le cadre d’une tournée des campus, pour "échanger avec l’ensemble des communautés de Sciences-Po, rencontrer les étudiants, les équipes et qu’on puisse se parler de la situation, qui vient se poser après un gros choc", elle était ce lundi sur le campus mentonnais, pour parler "de tout cela, très franchement, très librement. Pour que Sciences-Po puisse métaboliser la crise, la souffrance, la transformer, comme a dit une étudiante mentonnaise, pour construire un avenir..."

Elle répond, aux côtés de Yasmina Touaibia, directrice de Sciences-Po Menton, à nos questions.

Comment on fait pour reconstruire l’image de Sciences-Po après un tel choc?
B.D.: C’est long et il ne faut pas vouloir le faire trop vite. Il faut accepter de regarder la crise en face, dans sa réalité, dans sa réalité juste. Pas l’image ultra-violente, ultra-polémique qu’on peut trouver dans la presse, on va dire parisienne, qui a mis une loupe sur le microcosme parisien qui n’est qu’une partie de Sciences-Po. On regarde cette image dans sa réalité globale. Et on voit à la fois les faiblesses: on devait faire des progrès. Deux groupes de travail ont été créés. L’un consacré aux violences sexistes et sexuelles, l’autre à la déontologie dans notre institution. Et on va avoir des recommandations début mai pour avancer et proposer des choses nouvelles à partir du mois de septembre. Mais il s’agit de regarder aussi ce qui va bien... Une attractivité au collège universitaire qui est augmentée de 100%, donc on a 15.000 candidats qui sont aux portes du collège universitaire de Sciences-Po, on renouvelle notre contrat d’admission avec une procédure plus simple, plus lisible, plus équitable, plus démocratique. En fait, on ne reconstruit pas l’institution, mais on l’aide à traverser ce moment, et on fait confiance aux hommes et aux femmes qui travaillent et qui la servent... On est dans le temps du diagnostic, on retrouve ensemble le sens qui fait nos vies professionnelles, la formation de la jeunesse et la protection de ces jeunes dans l’épreuve qu’ils traversent. Ensuite, il y a la transition de gouvernance, je reste confiante en l’avenir de Sciences-Po.

 

C’est Frédéric Mion qui vous a recrutée il y a 6 ans. Est-ce un poids aujourd’hui dans votre mission?
B.D.: Frédéric Mion a porté des réformes exceptionnelles dans cette institution, dont celle des admissions. C’est Frédéric Mion qui en 2015 décide de faire de ce sujet un des axes forts de son mandat et il monte ce premier dispositif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles qui est d’ailleurs très avancé par rapport à ce qu’on peut trouver dans d’autres universités françaises. Au fond, à partir du 4 janvier, il y a une forme de crise majeure parce qu’il y a le crime épouvantable d’un homme qui nous tombe sur la tête... Mais j’ai eu la chance d’être préservée de ce secret, ça me donne beaucoup de liberté d’action et par ailleurs, je travaille depuis 5 ans avec des équipes en qui j’ai grande confiance, et je crois qu’elles me font confiance aujourd’hui pour la mission que j’ai à mener. On est tous tournés vers l’avenir.

Menton a quelle place, pour Sciences-Po?
B.D.: C’est un campus que je connais bien. Les campus en région, c’est l’avenir de notre institution. Au moment où on questionne la formation des élites, de ceux qui seront responsables d’entreprises, de services de presse, de RH, de services publics... Comment les former dans la compréhension de la complexité des objets sociaux, économiques et politiques sans leur donner une compréhension de l’emboîtement des échelles? C’est impossible. La formation en campus en région, comme le parcours civique, c’est fondamental dans la formation des élites de demain. L’année prochaine, 2/3 des étudiants du premier cycle de Sciences-Po seront formés en région. Ce n’est plus un campus parisien et 10 campus périphériques, c’est vraiment des campus en région, de tailles différentes, dont les spécialités géographiques sont identifiées et qui leur donnent une marque particulière tournée vers l’international. Menton, c’est Méditerranée et Moyen-Orient. On voit bien que toutes les questions à la fois géopolitiques à l’échelle internationale mais aussi les questions très françaises autour de la question des identités, de l’intégration, des radicalités qui sont en lien avec le contexte géopolitique ont une vocation à être traitées de façon particulièrement pertinente dans un campus comme celui-ci. Ce campus de Menton dans les années qui viennent, on voit bien qu’il a une place absolument centrale dans la formation de nos étudiants. C’est d’ailleurs un campus plutôt plus attractif que d’autres, pour plusieurs raisons, dont le fait qu’on a le choix entre un cursus en français et un cursus en anglais.

Beaucoup d’étrangers étudient à Menton. Avec la Covid, sont-ils encore là?
B.D.: Les étudiants sont très résilients à la crise. Ils sont fatigués, ils en ont soupé de la vie à distance, des cours en distanciel, de l’inquiétude qui traverse leur vie, mais globalement ils sont là et personne n’a lâché l’affaire!
Y.T.: On a été très surpris de voir venir nos étudiants massivement dès la rentrée. Le deuxième confinement n’a pas freiné cela, les étudiants reviennent sur leur campus. Aujourd’hui le fait que nous nous soyons organisés pour accueillir un certain nombre d’étudiants, le fait d’ouvrir la bibliothèque le samedi, fait que nos étudiants peuvent bénéficier d’au moins 1 jour par semaine de présence sur le campus. Donc nos étudiants internationaux n’ont pas quitté le navire mentonnais à cause de la pandémie! Ils font preuve de beaucoup d’imagination pour continuer leurs activités. Nous avons pas moins de 37 associations qui animent la vie étudiante. Pas de soirées, mais ils se sont redéployés en ligne, ils organisent un certain nombre de conférences, par exemple un cycle de conférences sur les 10 ans des Printemps arabes, une nuit du droit d’asile... Ils savent utiliser leur nouvel environnement, peut-être pas avec autant de bonheur que s’ils le faisaient en présentiel, mais ils s’adaptent. La dernière manifestation en date étant le Med Mun, simulation des débats aux Nations-Unies qui, il y a trois semaines, a rassemblé plus de 400 participants lycéens en ligne, potentiellement futurs candidats pour nos différents campus.

On vit dans un monde chamboulé. Cela change-t-il aussi les enseignements?
B.D.: Une université, c’est par nature toujours en train d’inventer de nouveaux enseignements. On est une université connectée au monde, on est traversés par les débats de société, parfois un peu secoués par ces débats, notre métier c’est de les mettre sur la table, de les documenter, de les débattre. Avec une génération par ailleurs très demandeuse d’un certain nombre d’engagements. Par exemple autour des questions environnementales. On ne peut plus former un ou une responsable sans qu’il ait une très bonne perception de la question de la crise climatique et de la transition écologique. Ni sans qu’il soit engagé dans l’égalité homme-femme, quel que soit son genre.

 

Concrètement, ça se traduit comment à Menton?

Y.T.: Le campus de Menton le décline à travers les contenus des enseignements, nous avons une certification qui traite des questions de genre, et sur notre campus, nous avons introduit un nouvel enseignement cette année qui permet aux étudiants d’analyser une approche transculturelle du féminisme en Méditerranée; typiquement, les contenus pédagogiques permettent de compléter un certain nombre de dispositifs et sans doute de prendre de la hauteur sur la crise et d’ouvrir les esprits durablement. Sur la question environnementale, nous travaillons depuis un an maintenant avec deux autres campus, Poitiers et Le Havre, à la mise en place d’une certification qui traitera des mers et des océans. Elle sera proposée à partir de septembre. On fait converger un certain nombre de catégories ou d’objets pédagogiques autour de cette thématique. Des enseignements, des cours magistraux, des ateliers méthodologiques, des conférences de méthode, des parcours civiques spécifiques... On a d’ailleurs eu un petit préambule de ces parcours civiques avec, en janvier dernier, une sortie en paddle de nos étudiants sur la baie de Menton pour la nettoyer. Tout cela complété par la vie associative, puisque nos étudiants ont commencé à soutenir les producteurs autour de Menton en proposant aux Mentonnais des paniers bio d’agriculteurs de la Roya et du territoire mentonnais... On a, au-delà de l’objet pédagogique, une convergence d’engagements autour de ces thèmes...

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