Quelles leçons tirer de la crise électrique?

Le prix de l’électricité en hausse constante met ménages et entreprises sous tension. Pourquoi augmente-t-il? Comment fonctionne le marché? Doit-il être réformé?

Karine Wenger Publié le 28/10/2022 à 18:30, mis à jour le 21/10/2022 à 21:13
Un marché sous haute tension...

Avec le prix du carburant, la hausse des tarifs de l’électricité est au cœur des préoccupations des ménages et des entreprises françaises. Le bouclier tarifaire prévu dans la loi de finances 2022 – et prolongé jusqu’à la fin de l’année par la loi de finances rectificative – limite la hausse du prix réglementé de l’électricité à 4%, soit 38€ par an pour un particulier et environ 60 pour un professionnel. Pour autant, pourquoi le prix de l’électricité fluctue-t-il autant? Comment fonctionne le marché? Peut-on l’améliorer? Les explications de Jean-Luc Gaffard, professeur d’économie à l’Université Côte d’Azur.

 

Pourquoi a-t-on eu besoin d’un marché de l’électricité européen?

Le marché européen de l’électricité a été créé en ouvrant la fourniture et la distribution à la concurrence, une concurrence qui devait bénéficier en tout premier lieu au consommateur en faisant baisser les prix.

Comment se détermine le prix de l’électricité sur le marché européen?

Le gestionnaire du réseau détermine le prix selon le coût de production de la centrale la plus chère suivant un mécanisme dit d’ordre de mérite. C’est-à-dire faisant appel successivement aux centrales des moins chères à la plus chère pour répondre à la demande d’électricité en temps réel. Aujourd’hui, les centrales à gaz sont les plus coûteuses avec une hausse vertigineuse du prix du gaz résultant de la pénurie due à la guerre en Ukraine. Cette hausse intervient alors que les capacités de production sont limitées à la suite des fermetures ou arrêts de nombreuses centrales nucléaires, à charbon et à gaz.

Dans quelle situation se trouve-t-on actuellement?

Ni la hausse du prix du gaz, ni la hausse induite du prix de l’électricité ne peuvent conduire à une hausse rapide de leur offre, ni de la part de nouveaux fournisseurs de gaz, ni de la part des producteurs d’électricité au moyen de nouvelles centrales nucléaires, éoliennes ou solaires. Il existe actuellement une forte volatilité des prix enregistrée sur le marché "spot" – en temps réel – qui crée une incertitude telle que les marchés à terme sont fortement perturbés et ne donnent aucune indication fiable pour investir. Les comportements spéculatifs à court terme prennent de l’ampleur et les investissements sont en recul venant aggraver la pénurie attendue de l’offre.

Faut-il revenir à un marché de l’électricité national?

Non, parce que chaque pays n’est pas en mesure de produire suffisamment pour répondre à ses besoins.

La libéralisation du marché de l’électricité est-elle en cause?

La concurrence n’a pas abouti à la baisse des prix pour le consommateur final. Sans doute, est-ce lié à la particularité de certaines règles, notamment les prix d’achat garantis aux utilisateurs d’énergie solaire ou éolienne, et l’accès régulé à l’électricité produite par EDF avec ses centrales historiques dont bénéficient les fournisseurs alternatifs comme Engie ou Leclerc – qui a jeté l’éponge face à la hausse des prix spot. Fondamentalement, cette forme de concurrence a échoué à stimuler des investissements à long terme, révélant sa défaillance, empêchant les acteurs de la filière de se coordonner efficacement.

Peut-on compenser les hausses de prix?

Les difficultés dans lesquelles se trouve aujourd’hui un système dont le fonctionnement est subordonné exclusivement au mécanisme des prix ne sont guère surmontées en recourant à des taxes imposées aux entreprises qui font des profits "anormaux" et en utilisant le produit de cette taxation pour atténuer l’impact de la hausse du prix sur le pouvoir d’achat du consommateur final. Le bouclier tarifaire n’est pas une solution à long terme. Il n’est pas évident ni de mettre en œuvre ce mécanisme, ni de garantir son efficacité aussi bien en termes d’investissement à réaliser que de compensation au bénéfice des ménages les plus touchés. Sans compter que l’impact sur les entreprises victimes de la hausse du prix de l’électricité n’est pas considéré.

Quelles sont les solutions envisageables?

La crise appelle une révision à la fois de l’organisation du marché européen de l’électricité et de l’organisation industrielle. Deux solutions parmi celles envisagées retiennent l’attention. L’une consisterait à mettre en place un mécanisme d’acheteur unique. Pourquoi pas un gestionnaire de réseau au niveau européen? Celui-ci négocierait des contrats à long terme (plusieurs mois) avec les différents producteurs de telle sorte que les prix s’alignent sur le coût moyen de la période.

L’autre solution consisterait à revenir à un monopole – européen ou national mais c’est solution peu crédible économiquement et politiquement – adossé à une planification à long terme des investissements de production dont la conséquence est que le tarif pourrait se faire au coût moyen.

L’objectif est de créer les conditions d’un investissement massif dans de nouvelles capacités de production en écartant tout système à flux tendus. Dans un cas comme dans l’autre, c’est bien d’une nouvelle organisation industrielle dont il est question. Certes, la réorganisation requise, dont les effets attendus sont à long terme, ne résout pas à court terme le problème de l’envolée des prix. Aussi est-il nécessaire, pour réguler rapidement le marché de l’électricité, de réguler celui du gaz. La solution est européenne. Elle passe par la mise en place de prix plafonds administrés grâce à une intervention publique forcément délicate dans un contexte international impliquant de passer par des accords entre pays acheteurs de l’Union européenne et pays vendeurs au premier rang desquels la Norvège et les États-Unis.

Jean-Luc Gaffard est Professeur émérite de sciences économiques à l’Université Côte d’Azur, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France, chercheur à l’OFCE Sciences Po, au GREDEG-CNRS et à SKEMA. Ses recherches portent sur l’instabilité et la résilience des économies de marché dans une perspective macro et microéconomique. Son dernier livre Le temps retrouvé de l’économie (en collaboration avec M. Amendola et F. Saraceno) est paru aux Éditions Odile Jacob, 2020. (Photo D.R.).

Quelles dispositions prendre en France ?

Quel devrait être le périmètre des activités d’EDF? Contrairement à ce que prévoyait le projet Hercule sur la réorganisation de l’opérateur historique et aujourd’hui abandonné, EDF devrait continuer à développer différents types de centrales, nucléaires, solaires ou éoliennes.
L’efficacité de cette stratégie repose sur le renforcement de son contrôle sur les différents segments des filières technologiques concernées (nucléaire, solaire) ainsi que sur les différentes qualifications de main-d’œuvre requises. Elle devrait passer par la mise en œuvre de contrats à long terme en amont comme en aval et avec les salariés.
Une telle option n’implique pas de renoncer au principe de concurrence. Celle-ci doit avoir pour objet d’adapter structure et technologie aux nouvelles conditions de marché et s’exercer par l’investissement et l’innovation entre entreprises similaires, au lieu de s’exercer par des prix lesquels doivent pouvoir être relativement stables en étant basés sur les coûts de longue période. Ces entreprises ne peuvent pas être uniquement des fournisseurs d’électricité. Elles doivent être aussi des producteurs investissant dans leurs propres centrales et leurs propres filières. L’une de ces entreprises est aujourd’hui TotalEnergies engagée, entre autres, dans le solaire et l’éolien.

Et le nucléaire?
La demande en électricité va devenir de plus en plus importante et ne pourra pas reposer uniquement sur les énergies renouvelables.
Il faudra donc relancer l’énergie nucléaire si on veut à terme ne plus dépendre du gaz et du charbon. Mais cela est une décision politique.

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