Jusqu'où un entrepreneur peut-il mentir?

On n’a pas besoin d’être à 100% certain de réussir pour se lancer. Mais entre promesse à risques et mensonge, où se situe la frontière?

Denis Jacquet Publié le 11/02/2022 à 18:30, mis à jour le 04/02/2022 à 17:49
Le « licornisme » est une forme de mensonge institutionnalisé : des boîtes dotées d’une valorisation disproportionnée à leurs résultats et dont tout le monde s’extasie. (Photo Inês Pimentel - Unsplash)

Début janvier, une affaire a défrayé la chronique aux Etats-Unis. Le procès d’Elizabeth Holmes, fondatrice de Theranos (lire par ailleurs) qui se lance en 2003 à l’assaut du marché des tests sanguins.

Elle réussit à arracher, au charme et au rêve, des centaines de millions de dollars auprès des plus gros investisseurs américains. Pendant des années, elle fait quasi quotidiennement la couverture des médias. Accusée d’escroquerie, elle finit face à un jury lors d’un procès pénal qui pourrait lui faire passer vingt années en prison et la priver de son troisième enfant tout juste né. À sa décharge, elle était entourée de personnes qui l’aidaient à croire à son mensonge et cette fixation sur elle semble exagérée.

Adage de la Silicon Valley

Elle est l’illustration absolue, dans le meilleur puis du pire, du slogan qui constitue l’un des piliers de l’entrepreneuriat dans la Silicon Valley: "Fake it till you make it". Simulez jusqu’à ce que vous réussissiez.

Si le proverbe est appliqué à la lettre en Californie, je dois avouer que nous en sommes tous là quand nous entreprenons. Moi comme les autres!
Vous vendez à vos investisseurs, puis à vos clients, un rêve: celui du produit que vous serez fier de développer si l’on vous donnait l’argent pour le construire.
Chaque jour, nous "vendons avec un temps d’avance" quelque chose que nous n’avons pas encore.

Un mensonge? Non. Une promesse à risques. Quand cette promesse devient-elle un mensonge répréhensible? Quand vous savez pertinemment que vous n’y parviendrez jamais. Tout le problème est là. Quand savez-vous que vous n’y parviendrez jamais? Vous le sentez? Vous le réalisez progressivement? Parfois, la chute survient alors que vous étiez sur le point de réussir. Ce mauvais timing fait-il de vous un coupable à punir?

 

Parfait ou imparfait?

En France, on hésite souvent à sortir un produit ou un service tant qu’il n’est pas parfait. C’est la culture de l’ingénieur français, celui de la précision qui colle à la réputation de son école d’origine et ne doit pas, par l’échec, tâcher son CV impeccable. C’est la raison pour laquelle nos sociétés de BTP sont parmi les meilleures au monde

C’est aussi pour cette raison que nous sommes incapables de bâtir des leaders du logiciel ou du digital. Le temps que nous peaufinions notre petite œuvre d’art, les "méchants" américains ou chinois ont sorti un produit imparfait avec, qui plus est, l’assentiment du client! Et nous grillent ainsi la priorité sur tous les marchés.
Du talent, pas de réalisme. On n’apprend pas la vente dans les écoles d’ingénieur, c’est "sale". Un peu comme la médecine ou la banque au temps de la noblesse. C’est tout le problème.

Mais pour nous, les gueux, les universitaires ou produits d’école de commerce qui ont appris à "tchatcher" et sommes capables de persuader un investisseur que nos tableaux Excel sont remplis grâce à une intelligence artificielle, prétendre est intégré à notre ADN. Mais nous travaillons pour délivrer ce que nous avons promis. C’est ce qui nous rend plus agiles que nos confrères ingénieurs des grands groupes. Plus risqués aussi.

Loi du marché

Un risque que les investisseurs ont accepté dès le départ. Perdre leur argent est une réalité statistique: un investissement réussit sur douze qui échouent ou stagnent. C’est la loi du marché dans presque partout dans le monde. En France, un facteur aggravant est le manque de capital pour de grosses levées de fonds. Ce qui explique que certains ratent la ligne d’arrivée, simplement faute de cash. Alors que le produit aurait pu sortir avec un peu plus de temps et de ressources. Pénalement répréhensible? Je ne crois pas.
Retour à Theranos. Elizabeth Holmes savait que son produit ne marchait pas. Elle a continué à prétendre le contraire. Appeler plus d’argent pour réaliser son objectif. Jamais atteint. On a réalisé depuis, les tromperies, les chiffres fabriqués, les faits cachés. Elle avait franchi la barrière qui sépare le réalisme du fantasme et qui fait basculer dans le mensonge. Pourtant, à son procès début janvier, les jurés n’ont pas réussi se mettre d’accord sur son niveau de culpabilité. Même face à la cour, son visage d’ange, sa détermination, son âge à l’époque ont su faire fondre les plus réticents qui ne se voyaient pas envoyer à l’échafaud cette Jeanne d’Arc du test sanguin, "persuadés qu’elle était persuadée" de réussir.
"Fake it", simuler, est certes un mensonge, mais parfois pour la bonne cause. Le problème est de reconnaître où s’arrête la bonne cause, et l’altruisme qu’elle recèle, et où commence le mensonge qui n’arrange que le simulateur.
Nous devons continuer à vendre ce que nous n’avons pas encore, car si vous êtes honnête et réaliste, vous savez que vous pourrez délivrer et tenir vos promesses. Ce "mensonge" est autoprédictif car en réunissant les moyens financiers et humains nécessaires, ce qui était un fantasme peut (et doit) devenir réalité. Surtout, nous devons être à la hauteur de nos concurrents qui jouent sur cette limite.

Le mirage des licornes

Le puritanisme économique mène à l’échec. Pour être puritain, il faut une règle de loi. Or l’entrepreneuriat reste une non-science, soumise plus à l’insécurité, aux aléas et aux circonstances. Le talent ne préside pas à l’adversité, il essaie d’en prévoir les méandres.

 

Nous ne sommes pas dans l’Olympe. Nous serions des dieux si nous franchissions le seuil du "licornisme" qui reste une forme de mensonge institutionnalisé. Des boîtes dotées d’une valorisation disproportionnée à leurs résultats et dont tout le monde s’extasie. Des "menteurs" qui parviennent à vendre un succès futur, sans que personne ne questionne ce système et au contraire en fasse l’alpha et l’oméga de la capacité d’un pays à innover.
La licorne est un marché de futurs cocus qui se félicitent de faire croire qu’ils y croient et sont ravis qu’on soit en train de les tromper. On l’a vu avec Sigfox, désormais en redressement judiciaire, Blablacar qui, sans la SNCF, serait à la rue...

Néanmoins, ne pas en avoir serait inquiétant, donc je ne me plaindrai pas de cet état de fait. Tant que l’on n’estime pas que le seul critère de succès est la valorisation. Alors continuons à "faker", frères et sœurs entrepreneurs, mais regardons-nous dans le miroir chaque matin.
Quand l’image se brouille, admettons-le sans tarder et acceptons de jeter l’éponge. On pourra ainsi passer cette éponge sur votre échec.

Theranos

L’affaire Theranos sera portée cette année à l’écran avec, en vedette Jennifer Lawrence dans le rôle d’Elizabeth Holmes, la fondatrice de la société.

À 19 ans, encore étudiante à Stanford et sans bagages dans le domaine de la santé, l’entrepreneure lance sa startup en 2003 et prétend révolutionner le secteur des analyses sanguines. À l’orée de la décennie 2010, elle assure pouvoir, avec des technologies innovantes, et en prélevant une toute petite quantité de sang, réaliser plus de 200 tests différents, des carences en vitamines au cancer, en un temps record, pour un coût réduit.

Le cas Madoff

Avec sa fraude pyramidale à la Ponzi à la fin des années 70, Bernard Madoff est l’auteur de la plus grande escroquerie financière de l’histoire: 64,8 Mds$ (54,2 Mdse au cours actuel). Il savait ce qu’il faisait et savait qu’il mentait.

À aucun moment, il n’imaginait autre chose que de voler toujours plus gros pour payer avec l’argent des nouveaux investisseurs, les rendements hallucinants promis aux précédents.

 

Cet homme était une honte et l’a payé, mourant en prison. Le pire c’est que sans retournement du marché, il aurait pu continuer des années encore.

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.