A Grasse, ces petites mains qui font les grands parfums

Dans cette exploitation de plantes à parfum de Grasse, la cueillette du jasmin débute dès l’aube. Ces odorants pétales sont transformés en « absolue » prisée par la parfumerie de luxe.

GAËLLE ARAMA Publié le 28/08/2022 à 10:12, mis à jour le 28/08/2022 à 10:02
La fleur délicate en forme d’étoile se ramasse au petit matin de mi-juillet à mi-novembre à Grasse. Photo Patrice Lapoirie

L’aube pointe. Et le champ constellé de fragiles fleurs blanches à la subtile fragrance embaume déjà l’air matinal. À Grasse, la cueillette du jasmin est un rituel immuable volé aux premières heures du jour. Depuis mi-juillet et jusqu’en novembre, les silhouettes des cueilleuses convergent dès 6 heures vers la propriété Garnerone, domaine de plantes à parfum depuis cinq générations, quartier du Moulin de Brun.

Sept jours sur sept. Chapeautées ou pas. Seau ou panier à la hanche. Peaux tannées. Doigts agiles qui picorent frénétiquement les précieux buissons.

Une histoire de famille

La cueillette de la fleur : une affaire de femmes. Une histoire de famille aussi. Celle du clan au patronyme plus que prédestiné : les Lafleur ! Ces Grassois issus de la communauté des gens du voyage, sédentarisés au Plan de Grasse depuis des décennies, incarnent et perpétuent la tradition de cette récolte qui ne peut être que manuelle. « J’emploie le clan Lafleur Dubois depuis 1982. Auparavant, on allait chercher des cueilleurs en Italie mais il fallait les loger… » se souvient André Garnerone, septuagénaire, qui exploite en famille deux hectares de plantes à parfum : rose, tubéreuse et… jasmin.

« Première paye à 10 ans »

Dos courbé, Cathy, la cinquantaine, décrypte le geste ancestral : « Il faut tirer la fleur par la tige entre le pouce et l’index. » Et confie son amour du métier. « J’aime être dehors dans le parfum, regardez, c’est une merveille ! C’est une fierté de participer à cette industrie. » Dans son poing, des poignées parfumées s’accumulent.

La chaleur monte d’un cran. La sueur perle aux fronts. Katia, 51 ans, belle sœur de Cathy, ramasse le jasmin depuis 40 ans. « J’aime cueillir ! On est libres ! Petite, ma mère m’emmenait dans les champs. J’ai eu ma première paye à l’âge de 10 ans. Si on n’aime pas ce métier, on ne peut pas le faire, c’est trop dur. Le dos, c’est du chewing-gum ! » Dans les rangées aux effluves entêtantes, on plaisante, on se raconte les derniers ragots. Complices. Sans ralentir le rythme sous le soleil mordant. Coraline, 32 ans, mariée avec le neveu de Katia, est cueilleuse depuis cinq ans. Mais la relève est loin d’être assurée. « Nos enfants ne veulent pas ramasser, regrette Marie, cousine de Cathy, brune joviale à queue-de-cheval. Nous sommes les petites mains qui font les grands parfums. S’il n’y a plus de ramasseurs, qui va fournir ? Les pays étrangers ? »

10 000 fleurs pour un kg

Patrice lapoirie.

À l’issue de plusieurs heures de cueillette vient l’heure fatidique de la pesée. Compétition assumée et joyeuse rivalité entre cueilleuses. Chacune aura glané environ 2 kg de ces délicats pétales au poids plume. Il faut 10 000 fleurs pour un kilo… « Cette année, la fleur est très belle mais les plants donnent moins à cause de la chaleur. L’an dernier, on ramassait jusqu’à 3 à 4 kg chacune par jour », souligne Katia.

Demain ? Nouvelle éclosion de boutons blancs à cueillir avec le sourire…

L'industriel: "c'est un produit d'exception"

Chaque jour, ces précieuses brassées d’or blanc - quelque huit kilos par jour - sont vendues environ 80 e le kilo et livrées au client : l’industriel Robertet à Grasse. Une exclusivité. Le leader mondial dans le secteur (606 Me de chiffre d’affaires en 2020, 1 764 références naturelles), achète les productions de l’exploitation Garnerone depuis cinq générations.

« C’est un terroir et une qualité olfactive très appréciée. C’est un produit d’exception, différent du jasmin d’Égypte ou d’Inde dont les facettes olfactives sont moins nobles. En clair, c’est le nec plus ultra » souligne-t-on chez Robertet.

Derrière les murs de l’usine grassoise, ce jasmin frais et local fait l’objet d’une extraction au solvant volatile en plusieurs étapes. Cette substance baptisée « concrète » est lavée ensuite via des bains d’alcool et filtrée sous vide pour obtenir « l’absolue ». C’est ce précieux élixir qui se négocie jusqu’à plusieurs milliers d’euros le kilo. Car une tonne de fleurs donne un peu moins de 3 kg de concrète, puis environ 1,5 kg d’absolue. Un rendement faible. Mais une niche prisée. Si Robertet reste discret sur les parfums concernés, « le jasmin de Grasse se retrouve dans la composition de parfums de luxe surtout féminins, de marque française ou américaine. 82 % de notre chiffre d’affaires est fait à l’international. »

La parfumerie haut de gamme surfe sur le boom des composants naturels. Offrant aux champs de fleurs grassois des débouchés sûrs et durables…

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