Bientôt vendu aux enchères, un tableau inconnu et vieux de trois siècles, retrace un pan d’histoire de Monaco

Mise aux enchères, cette copie de 300 ans de Titien a fait l’objet d’un long travail d’authentification qui a révélé une facette méconnue du règne de Jacques Ier et son amour pour l’art et la Normandie.

Article réservé aux abonnés
Yann Douyère Publié le 27/11/2021 à 10:00, mis à jour le 27/11/2021 à 11:22
Le tableau Vénus au miroir, recevant les hommages de mars offert par le prince Jacques Ier de Monaco, installé depuis 1840 dans le château de Bouttemont. Photo Karl Benz

L’histoire qui se cache derrière une œuvre d’art la dote d’un cachet (in)estimable. Une valeur immatérielle dont dépendra - certainement - son prix, si tant est que ladite merveille soit mise aux enchères.

Cette histoire, c’est celle du tableau Vénus au miroir, recevant les hommages de Mars. Une peinture inconnue, pourtant daté du XVIIe siècle, variation de celle réalisée par le maître Titien, trônant dans le vestibule d’un château de la région de Saint-Lô, dans la Manche, depuis 1840.

Un cadeau du prince Jacques Ier de Monaco, dont l’authenticité a été vérifiée après un long et minutieux travail de recherches qui a fait ressurgir les liens méconnus entre la Normandie et la Principauté. Retour à la fin du XVe siècle.

L’art pour s’imposer aux yeux de l’Europe

Château de Bouttemont. "Ce nom est celui d’une famille dont on retrouve la trace à la fin du XVe siècle, explique Karl Benz, commissaire-priseur en Bretagne, qui a initié les recherches sur cette œuvre de l’école flamande. Un lieu rempli de trésors conservés par la famille depuis l’origine, par descendance directe, jusqu’à aujourd’hui. Et dont une partie de la collection a été étoffée par un dénommé Jacques. En 1715, ce comte de Torigni et baron de Saint-Lô - terre mère de l’imposante bâtisse - épousa Louise-Hippolyte Grimaldi, fille aînée et héritière du prince de la Principauté. À la mort de cette dernière, en 1731, il devint Jacques Ier de Monaco."

C’est ensuite la folie des grandeurs pour celui qui veut s’imposer dans l’Europe entière comme un fin connaisseur d’art, une pratique courante chez les puissants. Enfin, pas exactement. "Le prince Jacques Ier voulait davantage acquérir des œuvres qui, comment dire, avaient de la gueule, poursuit le commissaire-priseur. Quitte à faire passer au second plan des pièces authentiques et reconnues. L’opulence, la grandeur et le bon goût étaient matérialisés par d’immenses tableaux. Il aimait les portraits, les scènes religieuses et mythologiques. Après que l’antique château de Bouttemont a été détruit par un incendie au début du XIXe siècle et rebâti en 1840, des pièces offertes par Jacques Ier ont ressurgi. Dont cette peinture."

Une œuvre authentique?

Et c’est là que débute le travail fastidieux, "mais ô combien passionnant", de l’authentification du fameux tableau. Est-ce une réelle version d’ateliers ou bien une provenance familiale fantaisiste "comme il est possible de déceler assez rapidement dans certains cas, note Karl Benz. Pour ce Titien, on raconte depuis toujours que le prince de Monaco l’avait offert à Jacques de Bouttemont, receveur du domaine de Torigni. Mais on ne pouvait pas se baser sur des suppositions. Alors, avec Blandine Hirschauer, étudiante à l’Université de Paris, et Thomas Fouilleron, directeur des archives du Palais princier à Monaco, nous avons questionné cette œuvre."

L’instinct. C’est ce qui a d’abord poussé Karl Benz a s’y intéresser de plus près. "Nous avons épluché les archives de la famille Bouttemont et les archives départementales de la Manche. Sans y trouver de preuve concrète, nous avons pénétré dans l’intimité de cette petite noblesse. Et ce n’est pas leur faire offense que d’affirmer que ce tableau de prestige n’était pas à leur portée. Une peinture de l’école du XVIIe, qui généralement orne les maisons des grands seigneurs. Il fallait une connaissance accrue de l’histoire de l’art et intellectualiser la peinture. Tout cela confirmait l’hypothèse d’un cadeau du prince."

Mais l’indice le plus troublant a été découvert dans les archives de Monaco. "C’était une révélation. Celle que l’on attendait, témoigne Karl Benz. Dans un registre était mentionné une œuvre avec les caractéristiques suivantes - tableau 587, autre, représentant une Vénus, copie de Titien - avec, à quelques centimètres près, les mêmes dimensions. Nous avons mené en parallèle une vraie étude scientifique et, une fois tous ces éléments liés, l’authenticité devenait irréfutable."

Et même une version d’ateliers unique

L’occasion aussi d’en connaître davantage sur les goûts du prince Jacques Ier en matière d’arts en fouillant dans les inventaires. Une collection qui, d’après Thomas Fouilleron et Karl Benz, "ne serait pas encadrée par des critères de genre, d’école et de qualité. Plus attentif à la rutilance et à l’effet décoratif du tableau qu’à son authenticité et à sa vérité, Jacques Ier n’hésite pas à faire pratiquer des agrandissements et des restaurations excessives."

Pour autant, mis à part cet amateurisme visible, il existait toutefois des collections à l’intérieur du Palais princier que le souverain a déplacé au gré de ses voyages récurrents dans la capitale parisienne, mais également en Normandie, au château.

Ainsi, "soixante-seize peintures ont quitté la Principauté. Le passé de Jacques Ier en Normandie, son présent à Monaco, son attrait pour l’art et les archives déchiffrées nous ont conduits à authentifier cette pièce, qui plus est avec une particularité assez frappante quand on sait qu’elle est la seule version du Titien qui représente Mars."

Un récit sans doute un peu oublié sur le Rocher jusque dans la région normande, mainte fois agitée par la grande Histoire de France. Mais qui démontre que face à une œuvre, il est sans doute aussi intéressant d’observer le coup de pinceau du maître que d’en apprendre davantage sur le cadre.

Photo Karl Benz.

Estimation de l’œuvre

Entre 10.000 et 15.000 euros. Les enchères se tiendront dans le château de Bouttemont pour garder le  "lien intime" avec l’histoire du tableau qui y trône depuis 1840.

Le prix est notamment fixé en fonction "de son époque, il est de l’école ancienne ; de son grand format - 127 cm de hauteur et 194,5 de largeur - et de l’intérêt du sujet."

Samedi 27 novembre, à 13 heures, au château de Bouttemont, enchères publiques. Une exposition se tiendra en amont, de 9 à 11 heures.

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.