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Apnéiste de haut niveau, la Niçoise Julie Gautier est devenue une réalisatrice et danseuse reconnue

Mis à jour le 28/12/2018 à 16:45 Publié le 28/12/2018 à 16:45
Julie Gautier

Julie Gautier Photo DR

Apnéiste de haut niveau, la Niçoise Julie Gautier est devenue une réalisatrice et danseuse reconnue

D’abord, la Niçoise a fait tomber les records dans les compétitions d’apnée. Puis elle a compris qu’elle avait besoin de respirer un autre air, celui de la création artistique. Modèle, danseuse et réalisatrice, elle a trouvé son équilibre et les moyens d’expressions qui lui conviennent.

Quand Julie Gautier décroche sur WhatsApp, il n’est que cinq heures du matin en Polynésie. "On aura une meilleure connexion comme ça", nous avait-elle dit.

En l’espace de deux heures, l’échange sera coupé une bonne vingtaine de fois. Rien de grave. De l’autre bout de la ligne, des sons de paradis surgissent. Des cris d’oiseaux, une petite famille qui s’agite joyeusement, des délices en préparation dans la cuisine.

Avec son compagnon, lui aussi Niçois, le champion du monde 2011 d’apnée en poids constant, Guillaume Néry, elle a décidé de prendre le large.

Trop d’agitation, trop de sollicitations. Le cœur battait un peu trop vite, il fallait réduire la vitesse. À cheval entre 2017 et 2018, le couple et Maï-Lou, 6 ans et demi, avait déjà pris la tangente.

Un peu partout à travers le globe. Maurice, les Philippines, ou encore le Japon, avant de se poser à Moorea.

"On a un petit bungalow au bord de la mer. Parfois, on voit des baleines. Sur le sable, la petite joue avec des bernard-l’hermite", savoure-t-elle.

Une "madeleine" sous-marine

Le retour à Nice est prévu pour janvier. La parenthèse enchantée va bientôt se refermer. Gamine, Julie avait connu ces jours bercés par la nature, à La Réunion. Elle voulait offrir cette expérience à sa fille, ces instants qui deviennent si  touchants quand on jette un œil dans le rétro.

On lui demande comment elle a pris goût à l’apnée. Elle commence par parler de son rapport à l’eau. De sa voix douce, elle raconte les parties de pêche sous-marine avec le paternel, lorsqu’il s’extirpait de son cabinet vétérinaire.

"J’ai créé un lien très fort avec lui à travers ces moments. ça n’appartenait qu’à nous. Sur l’île, il y avait des champions d’apnée. Mon père a vu que j’avais des prédispositions, il m’a emmenée dans un club."

Elle a alors 18 ans. La gymnastique, les sports de combat et l’escalade l’ont habituée aux exigences du haut niveau. La combi et les palmes lui vont comme un gant. «J’étais mordue, j’ai vite progressé», résume la métisse réunionnaise-vietnamienne.

En 2000, elle dispute son premier championnat du monde, à Nice. La légende veut qu’elle ait légèrement perdu connaissance et atterri dans les bras de Guillaume Néry.

Il s’en souvient, bien sûr. "J’avais un peu flashé sur elle, ouais! Mais à l’époque, j’étais juste un petit jeune. Trois ans d’écart, c’était beaucoup. Et puis à cette période, on était tous les deux pris."

l’ombre d’un géant

Ce ne sera que partie remise. La communauté des apnéistes est restreinte, soudée. «Quand on pense à cette discipline, on imagine un truc qui isole. Mais pour moi, c’est le contraire. Je recherchais la camaraderie, Je ne voulais pas fuir le monde», abonde Julie.

En 2006, elle et Guillaume sont enfin ensemble. En 2007, la brune établit un record de France en poids constant (- 65 mètres), qu’elle améliore l’année suivante. Pas mal. Mais pas suffisant pour être considérée autrement que comme "la copine de Guillaume Néry", déjà détenteur de plusieurs records mondiaux.

"Notre relation a toujours été fusionnelle. Mais au début, c’est vrai, Julie était plutôt suiveuse. Ce qui n’est pas dans son tempérament", concède l’intéressé.

L’arrivée sur la Côte d’Azur de Julie est tumultueuse. "Jeune, je m’étais dit que je n’irais jamais vivre en métropole. J’ai eu besoin d’une longue période d’adaptation. Chez moi, tout le monde se tutoie. Là, j’avais du mal à rencontrer des gens."

Il faut quand même avancer, s’entraîner pour s’approcher des limites de son corps. Comme une évidence. Jusqu’au jour où la tête ne suit plus.

"Je suis une compétitrice, je le sais. Mais pas en apnée, que je voyais plus comme un moyen qu’une fin. Il y avait trop de contraintes, je n’avais plus assez de satisfactions. Guillaume croyait énormément en moi. Cela lui a semblé bizarre que j’arrête. On faisait tout ensemble, ça lui a fait un choc. Finalement, chacun a trouvé sa vraie place", rembobine Julie.

Mariage englouti

L’éclaircie viendra des profondeurs. Du Dean’s Blue Hole, précisément. Aux Bahamas, en 2010, elle et Néry s’engouffrent dans cette faille de 202 mètres. Guillaume marche sous l’eau, puis entame une spectaculaire "chute libre".

Julie tient la caméra. Elle n’y connaît pas grand-chose. "J’y allais presque à reculons. C’était joli, mais je pensais que ça resterait dans le cercle des apnéistes." Surprise, Free Fall affole les compteurs sur YouTube: 27 millions de vues.

Le succès ouvre l’appétit créatif de la native de Saint-Louis. Elle raffole de science-fiction, d’objets cinématographiques non identifiés. Elle retient vite, façon éponge.

"Elle ne part pas forcément au quart de tour. Mais quand elle s’intéresse à quelque chose, elle y va à fond", pose son complice.

Son "Gui" lui raconte ses phases d’hallucination, quand il descend en dessous de 90 mètres. Assez de matière pour donner vie à Narcose, entre 2011 et 2012. Le couple fonde la boîte de production Les Films engloutis.

Les amis de la Côte sont rameutés dans la rade de Villefranche-sur-Mer, des caisses entières de matos circulent. Julie shoote une scène de mariage sous l’eau, témoins, tenues de cérémonie et prêtre inclus.

"C’était mon premier “bébé”, avec une vraie démarche artistique. J’ai imaginé un voyage onirique, je voulais amener une sensation d’apesanteur." 

Celle dont la maman était professeur de danse apparaît à l’écran dans une séquence de ballet aquatique, enceinte et nue.

"Elle a une capacité d’abstraction impressionnante. Au début, je trouvais que ça allait trop loin. Mais elle m’a donné confiance en moi sur ce point, elle est inspirante", glisse Guillaume.

L’effet Beyoncé

Le court-métrage sort en 2014, séduit les rétines. Julie et Guillaume sont appelés pour tourner le clip de Runnin’ (Lose It All), un titre du producteur américain Naughty Boy, avec Arrow Benjamin et Beyoncé en featuring. La machine s’emballe encore : 333 millions de clics pour la vidéo.

Au fil du temps, la notoriété du tandem s’est accrue. Avec AMA (lire page suivante), c’est Julie qui atterrit en première ligne. Pas simple, là non plus.

"Guillaume était déjà très sollicité. On s’est retrouvé dans une situation où on devait laisser notre fille souvent. On ne voulait pas ça", martèle Julie.

En revenant à Nice, il faudra jongler entre la sortie d’un livre, le lancement d’une marque de vêtements et la suite de leur dernier projet vidéo en date, One Breath Around the World.

"On sait dans quelle direction on va, mais il ne faudrait pas se laisser phagocyter par l’ambition", tempère Guillaume. Julie a bien une idée pour baigner dans un océan de quiétude: "On apprécie vraiment la Polynésie. Ce serait bien de pouvoir partager notre temps entre la Côte et ici."

AMA Julie Gautier
AMA Julie Gautier Photo DR

Ama, sa plus grande fierté

C’est le genre de projet qui laisse des traces. Des images d’une grâce folle tournées en Italie dans le bassin Y-40, le plus profond du monde (42,15 m). AMA dure six minutes et trente-six secondes.

Julie y danse seule, le souffle en suspens, cernée par le carrelage froid. Lestée par un corset de plomb, elle se remplit d’abord les sinus d’eau. Pas question de faire surgir des bulles dans le champ. Sa performance, exécutée à douze mètres de profondeur, est de taille.

Elle lui a surtout donné la possibilité de délivrer un témoignage sans mots. "Chacun peut l’interpréter à sa façon. J’évoque quelque chose de très personnel à travers les mouvements de danse, très libérateurs. J’avais tellement besoin de ça... Mes proches savent à quoi je fais allusion."

Durant notre discussion, elle ne mettra pas plus de mots sur ce moment de son existence marqué par la douleur. A la fin d’AMA (les AMA sont des pêcheuses japonaises qui descendent en apnée pour récolter des perles, ndlr), elle a tout de même inscrit une phrase en anglais : "To my tiniest daughter", soit "à ma plus petite fille."

Certains y voient une allusion à une grossesse n’ayant pu aller jusqu’à son terme. Comme la séquence est sortie le 8 mars dernier, journée internationale des droits des femmes, d’autres l’ont perçue autrement.

"J’ai reçu énormément de témoignages de la part de gens qui avaient été très émus en voyant le film." Pour lui donner forme, Julie Gautier avait fait appel à la danseuse et chorégraphe Ophélie Longuet.

"On a travaillé ensemble pendant un mois, hors de l’eau et à la piscine Jean-Médecin, à Nice. Elle me filmait et on analysait mes gestes. Il a fallu beaucoup répéter pour gommer tous les mouvements parasites."

Ophélie a disparu en juillet dernier, après un grave accident sur l’A7, près d’Avignon, ayant fait deux autres victimes.

"C’était mon amie. On se comprenait très bien. AMA est aussi la dernière trace d’une amitié. Pour toutes ces raisons, c’est la création dont je suis la plus fière."


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