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Il a dirigé un studio de cinéma essentiellement consacré aux films animaliers... Monsieur Machin, le ciné était son truc

Mis à jour le 01/07/2019 à 14:34 Publié le 01/07/2019 à 15:00
Alfred Machin et son léopard Mimir.

Alfred Machin et son léopard Mimir. Photo DR

Il a dirigé un studio de cinéma essentiellement consacré aux films animaliers... Monsieur Machin, le ciné était son truc

De 1910 à 1929, le réalisateur Alfred Machin a dirigé à Nice un studio de cinéma essentiellement consacré aux films animaliers.

Au début du mois de janvier 1929, par une journée ensoleillée comme il y en a de belles en hiver à Nice, un chasseur arpente le lit du Paillon. Sur les rives de ce fleuve côtier poussent des roseaux où se réfugient des oiseaux de toutes sortes. Soudain, un pélican apparaît – un beau pélican blanc aux ailes empesées, au cou recourbé, au long bec renflé caractéristique des oiseaux mangeurs de poissons.

Il se déplace d’un vol maladroit. Le chasseur n’en croit pas ses yeux. C’est dans les deltas des grands fleuves ou dans les marécages camarguais qu’on rencontre les pélicans, pas sur les rives du Paillon !

L’oiseau semble égaré sous le ciel de Nice. Le chasseur l’observe. La proie est trop belle. Il porte son fusil à l’épaule. Tire. Et l’abat.

Mais voilà qu’arrivent en courant un homme tout essoufflé et son fils: "Ne tirez pas, ne tirez pas!" Trop tard! L’oiseau a été atteint. Il gît au sol. "C’est notre oiseau, il s’est échappé de chez nous", s’écrit l’homme. L’homme serre contre lui l’oiseau ensanglanté. Il meurt contre sa poitrine.

L’homme s’appelle Alfred Machin – oui, Machin est son nom. Il vit non loin de là dans le quartier de Bon Voyage à Nice, sur la route de Turin. Là, il élève toutes sortes d’animaux.
Alfred et son fils, effondrés, ramènent l’oiseau mort chez eux.

Des chiens dans le tournage de « Bêtes comme des hommes ».
Des chiens dans le tournage de « Bêtes comme des hommes ». Photo DR

Ils tenaient à ce pélican. C’était l’une des gloires de leur volière. Refusant de l’enterrer, ils décident de l’amener l’après-midi même au Museum d’histoire naturelle de Nice (sur l’actuel boulevard Jean-Baptiste-Vérany) afin de le faire empailler.

L’oiseau se trouve toujours aujourd’hui parmi les collections du musée. On peut le voir planté sur un socle avec cette mention: "Monsieur Machin, directeur des Films Machin, route de Turin, a fait don au musée d’un magnifique pélican blanc pelecanus cristatus."

Appelé aux Studios Pathé à Nice

Monsieur Machin était, en effet, un producteur de films. Il était venu s’installer à Nice au début des années 1910, à la demande des studios Pathé qui se trouvaient là à l’époque, sur la route de Turin.

Bien avant que ne naissent les studios de la Victorine, dont on fête cette année le centenaire, et qui ont fait l’objet de récits dans ces colonnes les deux semaines passées (voir #Nous des samedis 15 et 22 juin), d’autres studios de cinéma existaient en effet à Nice – en particulier ceux des deux compagnies rivales, Pathé et Gaumont.

C’est en 1908 que Charles Pathé était venu s’installer à Nice, dans les hangars d’une fabrique de savons désaffectée à l’emplacement actuel de l’école Bon Voyage, route de Turin. Il s’agissait de la troisième implantation de Pathé en France après les studios de Vincennes et Montreuil à Paris. Ces studios niçois abritaient deux secteurs, l’un consacré aux films comiques appelé "Comica", l’autre aux films animaliers, appelé "Nizza". C’est pour réaliser des films animaliers qu’Alfred Machin avait été appelé à Nice.

« Le cœur des gueux », avec le singe Auguste.
« Le cœur des gueux », avec le singe Auguste. Photo DR

Mimir, le léopard apprivoisé

Alfred Machin, né en 1877 dans le Pas de Calais, s’était en effet spécialisé dans le tournage des films d’animaux en Afrique. Il n’hésitait pas à mettre sa vie en danger pour réaliser des plans rapprochés. Il avait été un pionnier de l’image aérienne. Lors d’un tournage à Madagascar en 1907, son équipe avait été obligée d’abattre des léopards qui l’attaquaient. Il avait alors adopté un bébé léopard qui était resté en vie. Il l’avait baptisé Mimir, l’avait apprivoisé et ramené en France avec lui.

Mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale, Alfred Machin travailla pour le service cinématographique des armées. On lui doit beaucoup d’images des tranchées de Verdun. On lui doit aussi un film tourné en 1913 "Maudite soit la guerre" - long métrage à grand spectacle sur la rivalité entre deux aviateurs, montrant des batailles de planeurs et de dirigeables. Ce film muet fut "colorisé" par la suite.

À la fin de la guerre, lorsque déferlèrent sur le monde les films comiques américains – ceux de Charlot en particulier - les Films Pathé ne purent rivaliser avec eux. Ils décidèrent donc de se séparer des studios "Comica" de Nice. C’est alors qu’Alfred Machin les racheta.

On se trouve à l’époque où Serge Sandberg et Louis Nalpas créent les studios de la Victorine (voir #Nous du 15 juin), en s’associant au fils de Jules Verne (voir #Nous du 22 juin).
Une fois créés, les studios d’Alfred Machin tournent à plein. Films muets de fiction mais aussi films d’actualité. C’est Alfred Machin qui réalisa en 1922 le film du couronnement du prince Louis II de Monaco.

Alfred Machin en tournage.
Alfred Machin en tournage. Photo DR

IL fait tourner sa femme et ses fils

L’entreprise marche bien. Le studio est équipé de sa propre centrale électrique ainsi que d’un laboratoire. Alfred Machin a négocié avec la compagnie de tramways un arrêt devant sa porte.

Alfred Machin fait tourner sa femme, Germaine Lecuyer, ancienne comédienne du théâtre Antoine à Paris, mais aussi ses trois enfants, dont Claude dit "Cloclo" (1921-1978).
Mais l’aspect le plus important de son studio demeure sa ménagerie. Dans "Une nuit agitée", tournée en 1920, les principaux interprètes sont... un cochon et des chiens. Dans « Bêtes comme des hommes » (1922), les acteurs ne sont que des animaux.

Ils évoluent dans un village miniature comportant une mairie, un restaurant, un dancing, où l’on voit se déplacer une voiture et une locomotive. Les animaux portent des vêtements – à part le boa. On assiste aux noces de deux chiens. La voiture des mariés est conduite par un fox-terrier. Les poules dansent au bal devant un orchestre de lapins. La revue "Cinémagazine" lancera une polémique sur le traitement des animaux, suggérant que pour donner l’illusion de la danse les poules ont été placées sur une plaque en fer chauffée. Le film obtiendra un certain succès en Amérique mais pas en France.

Le "Mystère du Mont Agel"

Parmi les animaux, il y a aussi Auguste. Auguste est un chimpanzé. Alfred Machin lui fait tourner en février 1923 les "nouvelles aventures de Mowgli" dans le "Mystère du mont Agel" (un mont situé au-dessus de Villefranche-sur-Mer). Dans le "Cœur des gueux" – histoire d’un montreur d’animaux qui sauve une fille enceinte sur le point de se suicider – Auguste est le partenaire de Maurice de Féraudy, de la Comédie Française et apparaît plus grand que lui sur l’affiche. Le film est tourné au village de Gattières au-dessus de la plaine du Var.

Les studios Gaumont à Carras.
Les studios Gaumont à Carras. Photo DR

Plusieurs mois de préparation ont été nécessaires, ainsi que la construction d’une dizaine de grands décors. Auguste est devenu un personnage de la famille Machin : il pousse la poussette des enfants, joue au football avec Alfred ou l’accompagne au cinéma, monte à bicyclette jusque sur la place Masséna à Nice. Lorsqu’il meurt, Alfred Machin est inconsolable.

Les éléphants du zoo de Cagnes

On est en 1924. Est-ce un hasard, mais cette mort marque le déclin de la société Machin. On tourne de moins en moins de films. Le coup de grâce est porté lorsqu’une panthère blesse grièvement Alfred Machin lors d’un tournage. Le cinéaste ne s’en remettra pas.

Il aura le temps de tourner un dernier film – toujours muet: "Robinson junior", réalisé en 1929. C’est l’histoire d’un boyscout qui se réveille au fond d’une barque sur un fleuve lointain où il rencontre un enfant noir nommé Samedi. Dans le film d’Alfred Machin, Claude, 8 ans, jouera le rôle principal. On tournera dans le lit du Paillon – le fleuve où le pélican a été abattu. Une fois de plus, beaucoup d’animaux seront sollicités parmi lesquels un python.

Mais il faudra aussi des éléphants. Alfred Machin n’en ayant pas dans sa ménagerie, il ira les chercher au zoo de Cagnes-sur-Mer. Ce jardin animalier ouvert en 1923 possédait beaucoup d’animaux africains ainsi que plusieurs centaines de crocodiles. On imagine, sur la promenade des Anglais, le cortège des éléphants venus de Cagnes pour se rendre dans le lit du Paillon!

"Robinson Junior" sera le dernier film d’Alfred Machin. Le 26 juin 1929, le cinéaste s’écroule à sa table de travail, frappé par une embolie. Il a 52 ans.

Alfred Machin fut enterré au cimetière de Saint-Roch à Nice. On l’oublia pendant plus d’un demi-siècle jusqu’à ce que la Communauté européenne finance un projet de restauration de trente-sept de ses cent cinquante films dans les années quatre-vingt-dix.

Il est le symbole de toute une époque du cinéma niçois de l’entre-deux-guerres. Il s’appelait Machin : le cinéma était son truc…

Des studios en dehors de la victorine

Illusration
Illusration Photo DR

Il ne faut pas croire que les Studios de la Victorine ont été les seuls à Nice. Il y en eut d’autres. Le studio Pathé, racheté par Alfred Machin fut le plus ancien. C’est là que Jacques Feyder réalisa un de ses chefs-d’œuvre du muet, "Carmen" (1926).

Le "rival" Gaumont avait ouvert, lui, en 1913, des studios dans le quartier de Carras dans lesquels Marcel l’Herbier tourna son premier grand film, "Rose de France" en 1919. Ces studios ne résistèrent pas à l’avènement du cinéma parlant et fermèrent en 1930.

Un autre studio existait à Saint-Laurent-du-Var, ouvert en 1921, détruit par les bombardements de 1944 ainsi que les deux petits studios à Saint-André qui fonctionnèrent de 1927 à 1930, dirigés par l’aviateur Auguste Maïcon. Grâce à ses moteurs d’avion, Maïcon était spécialisé dans les truquages d’orages et de tempêtes.

un roman de maryline desbiolles

Le roman de Maryline Desbiolles sur Alfred Machin
Le roman de Maryline Desbiolles sur Alfred Machin Photo DR

a romancière de notre région Maryline Desbiolles, prix Fémina, a fait paraître il y a quelques mois aux éditions Flammarion un roman intitulé « Machin » dans lequel elle raconte la vie de ce personnage hors du commun au travers d’un récit imaginaire fait par Cloclo, le fils d’Alfred Machin, à un ami d’enfance.

Cela se passe à Casablanca. Le narrateur, passe les heures de son enfance dans le garage de "Monsieur Cloclo" où celui-ci non seulement lui apprend les rudiments de la mécanique mais lui parle aussi de son père.

Tous deux sont installés à l’avant de voitures en stationnement – une Ariane bicolore ou une Panhard grise. Plus tard, le narrateur découvrira la France.

Résonneront en lui les récits entendus autrefois: "Au début de ce mois de juillet, ma poitrine s’est dilatée, j’ai éprouvé de la joie en arrivant à Nice dont le nom si bref, si léger a troué tant de fois mon enfance."


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