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François Damiens: "Je pourrais arrêter le cinéma pour me consacrer à la navigation"

Mis à jour le 29/08/2019 à 16:23 Publié le 06/09/2019 à 09:00
"Le milieu de la voile me fascine plus que celui du cinéma."

"Le milieu de la voile me fascine plus que celui du cinéma." Photo Alexis Christiaen

François Damiens: "Je pourrais arrêter le cinéma pour me consacrer à la navigation"

Coqueluche du cinéma français depuis plus de dix ans, François Damiens est habitué aux rôles de pères. Dans "Fourmi" de Julien Rappeneau, en salles depuis mercredi, il reprend goût à la vie en se donnant à fond pour que son fils atteigne ses rêves de football. Une thématique chère à l’acteur belge, lui-même père de deux enfants. Il est à la une du magazine Week-end ce vendredi.

C’est le film gentil dans toute sa splendeur. Qui ne bouscule rien. Qui ne fait pas de vagues. Solidarité entre générations, remontada des losers, tous les ingrédients du feel-good movie y sont, les violons aussi, quatorze au total au générique.

Mais François Damiens et les excellents seconds rôles (Lætitia Dosch notamment, décidément toujours parfaite) sauvent le film. Si la puissance comique de l’acteur belge n’est plus à démontrer, il prouve une nouvelle fois son talent de comédien dans ce rôle de père abattu par une vie à reconstruire.

Rien d’étonnant à ce que Julien Rappeneau ait pensé à Damiens. Le pro des caméras cachées n’est pas à son premier rôle de paternel bienveillant, on se souvient de lui dans le très beau Suzanne de Katell Quillévéré (2013), mais aussi dans La Famille Bélier d’Éric Lartigau (2014) ou dans Mon Ket, le film qu’il a réalisé l’an dernier.

Surprenant cependant que François Damiens, qui ne manque ni de courage ni d’honnêteté, comme le prouve cet entretien, s’engage encore dans des projets si peu audacieux. Il n’empêche que celui qui, enfant, ne rêvait pas de cinéma, s’est tissé une filmographie s’épaississant d’années en années.

De Serge Bozon à Claire Simon, de Jaco Van Dornael à Romain Gavras, affichant ainsi sa large palette de jeu d’acteur, bien au-delà de la comédie. En partance pour le Festival d’Angoulême, où Fourmi est présenté en séance spéciale, il nous appelle de la gare Montparnasse pour nous parler de son rapport à la figure du père, au monde étouffant du cinéma et de ses envies du large. Une conversation à bâtons rompus, avec un homme franc et lucide, sans langue de bois.

"J’ai toujours aimé tout tourner à la dérision."

Pourquoi aimez-vous tant les rôles de pères?
Parce que c’est le plus beau rôle qu’on puisse avoir dans la vie. C’est la question de transmettre qui m’intéresse, même si là dans le film, c’est le fils qui essaie de sauver son père.

Je me sens moi-même toujours au-dessous de ce que je voudrais être avec mes enfants. Ce qui me touche en général, ce sont les gens qui essaient mais qui n’y arrivent pas, quand il y a de l’amour et de la bonne volonté mais que c’est raté, comme quelqu’un qui cuisine toute la journée pour faire plaisir mais que ce n’est pas bon.

Étiez-vous encouragé dans vos rêves quand vous étiez petit, comme Théo dans le film?
Mon père faisait de son mieux mais il était imparfait, comme je le suis aujourd’hui avec mes gamins.

Et ma mère, nous a toujours donné confiance en nous, c’est peut-être ce que je ne fais pas suffisamment avec mes enfants. Je peux être dur parfois... On ne retransmet pas toujours ce qu’on a reçu. Et puis j’explique beaucoup la vie mais je ne montre pas toujours ce qu’il faut faire.

"Je pense qu’il faut prendre le large dès qu’on peut pour prendre de la hauteur"

Enfant, voyiez-vous le monde du cinéma inaccessible comme est perçu celui du foot dans Fourmi?
Je n’ai jamais imaginé faire du cinéma donc je n’ai jamais observé ce monde. Je voulais plutôt faire du théâtre ou juste des blagues au téléphone.

J’ai toujours aimé tout tourner à la dérision. Aujourd’hui que je suis dedans, je trouve que le cinéma est un milieu comme un autre, avec ses bons et ses mauvais côtés.

Il y a beaucoup de "cinéma" dans ce milieu évidemment. Le positif en revanche, c’est de rencontrer les réalisateurs et de jouer avec les comédiens. On rentre dans une intimité en un laps de temps très court. J’aime la véracité des choses.

En jouant, on ne peut pas tricher, on est dans un rapport de sincérité, c’est ce que je préfère dans ce métier. Mais ce qu’il y a autour des films, c’est ça qui est pénible. Cette espèce de colle et de mélasse quand les gens en font trop, mais, en général, les bons réalisateurs et comédiens n’aiment pas trop ça non plus.

Mais vous plaisez-vous dans ce milieu? Vous sentez-vous " intégré"?
Je ne fais rien pour être dedans en fait, je m’en fous d’être intégré ou pas. Je ne traîne pas dans le milieu. Je fais juste les films et je repars direct.

Sinon on se fait vite embobiner, on tourne en boucle et on commence à jouer un rôle. C’est pour cela que je ne viendrai jamais habiter Paris. Mais c’est pareil pour d’autres milieux. Quand je vois tous ces gens dans le business qui ne font que ça et partent en vacances ensemble...

J’aime garder mon indépendance et ma liberté. Je pense qu’il faut prendre le large dès qu’on peut pour prendre de la hauteur car il n’y a rien d’intéressant à rester dans ce milieu-là, à se commenter nous-mêmes. Il y a tellement d’autres choses dans la vie...


La vie est mieux que le cinéma, alors?
Pour moi, le cinéma n’est pas égal à la vie, non. Je m’inspire de la vie pour le cinéma, pas le contraire.

Le cinéma essaie de reproduire ce qui peut se passer dans la vie et c’est pour cela que je ne suis pas un adepte de la science-fiction ou des films fantastiques. Je pense que la vie est une source d’inspiration suffisamment riche.

Donc vous pourriez imaginer votre vie sans cinéma?
Bien sûr.

Que feriez-vous?
Je partirais vers le large, vers la mer. C’est l’eau qui m’intéresse, la liberté, j’aurais aimé être un marin. Le milieu de la voile me fascine plus que le milieu du cinéma.

C’est encore un milieu pur, modeste. Les marins sont des gens qui parlent peu, ils économisent leur parole, alors que dans le cinéma on parle beaucoup, on tourne vingt-cinq jours pour faire ensuite vingt-cinq jours de promo, c’est débile.

Dans la voile, on parle peu mais on fait plus. Après deux mois de tour du monde, un marin parlera de sa course trois jours, le ratio n’est pas le même. Et puis, il y a de l’entraide.

"Le cinéma, c’est un milieu du chacun pour soi."

Il n’y a pas d’entraide dans le cinéma?
Non, c’est un milieu du chacun pour soi. Les règles du jeu sont évidentes donc on ne va pas dire le contraire. On complimente les autres pour qu’ils nous complimentent en retour.

On passe son temps à se complimenter et au final, c’est désagréable. Ce ne sont pas des vrais rapports, c’est de la complaisance. Et on ne se réjouit du succès de l’autre que si on en a plus que lui.

Même dans le cinéma indépendant?
Non, là les rapports sont plus sains. Parce qu’on est moins guidé par les chiffres. Mais dès qu’il y a du fric en jeu, les relations deviennent fausses.

Qu’est-ce qui vous empêche d’arrêter le cinéma pour vous consacrer pleinement à la navigation?
Rien.

Alors vous y pensez?
C’est clair que mon objectif c’est d’avoir un bateau et de partir un jour. Peut-être pas pour ne pas revenir mais je pourrais faire des allers-retours. J’ai envie d’aller explorer le monde, parce qu’avec le cinéma on tourne en rond à partir d’un moment.

Et faire un film sur la voile?
ça pourrait me plaire mais je ne cherche pas à associer les deux. Ce n’est pas forcément important pour moi, en tout cas.

Dans le film, vous dîtes que ce serait "sympa de pouvoir rembobiner sa vie". C’est une envie que vous avez déjà eue?
Non. Même si je ne referais pas tout de la même façon évidemment, mais j’ai fait ce que je devais faire.

On ne fait pas une vie sans détours de toute façon, c’est ça aussi qui nous construit. Moi, j’ai plutôt envie de débobiner ma vie, et qu’elle dure le plus longtemps possible.

"Je pense qu’il faut lutter en permanence contre ce pouvoir censeur des
chaînes."

Vous avez débuté avec les documentaires Strip-Tease, supprimés de France 3 en 2012. Trouvez-vous que la télévision est devenue aseptisée aujourd’hui?
Oui. Strip-Tease c’était ce qui se faisait de mieux en télé. J’ai participé à deux épisodes dont l’un dans un salon d’érotisme où on s’intéressait à un couple qui travaillait dans le sexe et on filmait leur quotidien banal en parallèle.

Maintenant, on ne pourrait plus faire tout ça. Les chaînes ont peur et elles fabriquent ce qu’elles veulent montrer. Et puis, au cinéma, même si ça reste plus libre, il y a plein de projets aussi qui n’ont pas vu le jour parce que les chaînes qui financent les films ne trouvaient pas ça politiquement correct pour une diffusion à 20h30.

Je parle des films qui impliquent beaucoup d’argent surtout, c’est là où les chaînes dictent ce qu’il faut faire. Et elles veulent du lisse, du moins choquant possible.

Mais c’est cela qui est choquant au final car on ne peut plus montrer la réalité, ils ne veulent que de la normalité, mais la vie n’est pas normale... C’est pour ça que je fais des caméras cachées. Parce que j’aime bien travailler sans limites et être ce que j’ai envie d’être.

Comment ça s’est passé avec votre film l’an dernier?
J’ai bien vu que les discussions étaient sans fin avec les diffuseurs, parce qu’ils ne voulaient pas que ceci ou cela soit dit ou montré.

Moi, je ne voulais rien enlever car c’était ce qui faisait mon identité et je pense qu’il faut lutter en permanence contre ce pouvoir censeur des chaînes. Même si sans elles, on ne pourrait pas produire de films, il ne faut pas commencer à écrire des scénarios en fonction de ce que TF1, par exemple, souhaiterait vendre.

Vous ne regardez toujours pas vos films?
Non. C’est douloureux de me voir dans un film. C’est compliqué, j’ai mal au ventre.

C’est un peu comme quand vous écoutez votre message sur votre répondeur, c’est désagréable. à la limite dans les caméras cachées ou dans les comédies où j’en fais des tonnes, ça ne me dérange pas trop, mais c’est tout. Et surtout quand je tourne beaucoup, je n’ai aucune envie de me voir ensuite. C’est une manière de rester détaché également.

Vous n’avez pas vu Fourmi alors?
Si, une fois quand même. (rires) Mais peut-être pas une seconde fois...


Fourmi.
De Julien Rappeneau (France). Avec François Damiens, Maleaume Paquin, Ludivine Sagnier, André Dussollier. Comédie dramatique. 1 h 45.
En salles depuis le mercredi 4 septembre.


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