"Du jazz à la pop, Louis de Funès a toujours été dans le bon tempo", estime Stéphane Lerouge, spécialiste des musiques de films

Responsable de la collection Écoutez le cinéma ! éditée par Universal Music, Stéphane Lerouge est "le" spécialiste français des musiques de film. On lui doit, notamment, un coffret de quatre CD réunissant les plus belles mélodies des films de Louis de Funès.

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Lionel Paoli Publié le 22/01/2023 à 09:01, mis à jour le 21/01/2023 à 17:40
interview
Spécialiste des musiques de film, Stéphane Lerouge regrette que De Funès "n’ait pas vécu assez longtemps pour constater la pérennité de ses comédies et de leurs bandes originales." Photo Jérémie Imbert

De Funès et la musique, c’est une histoire d’amour?

Totalement! Pianiste de bar à ses débuts, De Funès n’a jamais été, à l’écran, trahi par la musique. Sans doute les compositeurs étaient-ils sensibles à la modernité de son jeu, largement fondé sur les notions de rythme et de rupture – éléments clé de l’écriture musicale. Ils appréciaient la musicalité de sa gestuelle et de son visage.

Entre 1963 et 1982, au cours de ses deux décennies prodigieuses, la seule fausse note, c’est la BO de L’Avare en 1980. Vladimir Cosma avait été contacté. Mais Jeanne de Funès [l’épouse de Louis, Ndlr] est parvenue à imposer son… professeur de piano, Jean Bizet, qui n’avait jamais écrit pour le cinéma. Vu l’ambition du projet, ça frôlait la sortie de route!

Le premier compositeur important de sa carrière de vedette, c’est Raymond Lefèvre…

Oui. Il est présent dès Faites sauter la banque en 1963 et le premier Gendarme. C’est lui qui compose la fameuse Marche des gendarmes, un "tube" (dans l’esprit du Pont de la rivière Kwaï) que de Funès souhaitait entendre dans tous les épisodes. Lefèvre, lui, était réticent, il craignait l’effet de répétition, d’usure. Il disait: "Je l’aime bien, cette marche. Mais ce n’est ni du Mozart, ni du Ravel."

De Funès se glisse dans cette modernité sans effort

C’est également Lefèvre qui entraîne De Funès dans un univers pop?

Oui. Dès 1967 avec Les Grandes vacances, il le plonge dans les rythmes et sonorités de Carnaby Street. De Funès se glisse dans cette modernité sans effort, comme il le fera trois ans plus tard avec L’Homme orchestre. François de Roubaix, qui signe la partition de cette comédie musicale, a compris qu’avec de Funès, tout se construit autour du rythme et de la rythmique.

Avec ses ballets pop psychédéliques, le film a été un échec relatif à sa sortie. Mais au fil des ans, il s’est constitué un noyau dur d’aficionados. Pour Louis de Funès, par rapport à la série des Gendarme de Jean Girault, c’était quasiment un film d’avant-garde.

En 1971, la BO de La Folie des grandeurs marque les esprits…

Le réalisateur Gérard Oury attendait une partition classique, façon XVIe siècle. Or, Michel Polnareff a échafaudé une partition en équilibre entre cavalcades néo-morriconiennes, flamenco et folklore arabo-andalou – le tout couronné par un thème d’amour renversant de délicatesse.

Bluffé par la qualité de son travail, De Funès a piqué l’une de ses rares colères sur un plateau de télévision: il trouvait inadmissible que le disque ne soit pas disponible le mercredi de la sortie en salles.

Vladimir Cosma occupe une place à part dans la carrière de Louis?

Cosma a signé son dernier film avant son infarctus, Les Aventures de Rabbi Jacob (1973), et les deux suivants – L’Aile ou la cuisse (1976) et La Zizanie (1978). Certains thèmes de ces comédies, assez lyriques, apportent un contrepoint d’émotion.

Aujourd’hui, Louis de Funès existe avec l’image et sans l’image

De Funès, écrivez-vous, a accompagné l’évolution des modes musicales?

Ce qui frappe le plus, avec le recul, c’est la synthèse qu’incarne cette parenthèse enchantée. On glisse sans heurt des rythmes yé-yé à ceux de la pop music, des influences disco à l’outil électronique avec La Soupe aux choux – son chant du cygne avant un ultime Gendarme, pas forcément nécessaire.

Avez-vous des regrets?

J’aurais adoré que De Funès vive assez longtemps pour constater la pérennité de ses films et de leurs bandes originales. Comment aurait-il réagi aux portables qui sonnent sur La Marche des Gendarmes, aux remixes en cascade de la partition de L’Homme orchestre, aux spectacles du Sacre du Tympan électrisant le public avec des relectures de Jo ou des Grandes vacances?

Aujourd’hui, Louis de Funès existe avec l’image et sans l’image. Une poignée de doubles croches suffisent pour faire réapparaître sa figure magique que les enfants du XXIe siècle appréhendent toujours au présent, sans demi-mesure.

Spécialiste des musiques de film, Stéphane Lerouge regrette que De Funès "n’ait pas vécu assez longtemps pour constater la pérennité de ses comédies et de leurs bandes originales." (Photo Jérémie Imbert).

La Zizanie : la chanson refusée de Pierre Perret

Pour le générique de La Zizanie, en 1978, le producteur Christian Fechner
souhaite une chanson interprétée par Pierre Perret. « Avec sa verve argotique, l’auteur du Zizi écrit les paroles sur le thème composé par Vladimir Cosma raconte Stéphane Lerouge. Il jongle avec les mots ‘‘vioque’’ ou ‘‘orgasme’’, lance des piques aux ‘‘nouveaux calotins’’, évoque les ‘‘travelos mécontents [qui] voudraient faire des enfants’’. À la première projection du film mixé, Louis de Funès et son épouse s’étranglent. Leur veto est sans appel : beaucoup trop vulgaire ! » À trois semaines de la sortie, Cosma s’appuie sur la prise play-back de la chanson pour la transformer in extremis en version instrumentale.
Le titre de Perret, On sème la zizanie, n’a été exhumé que 32 ans plus tard.

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