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INTERVIEW. Entre victoires et drames, Mauro Bianchi remonte le temps à toute vitesse

Mis à jour le 14/06/2020 à 10:12 Publié le 14/06/2020 à 10:10
Chez lui, à La Garde-Freinet, Mauro Bianchi rembobine l'histoire d'une saga familiale à nulle autre pareille.

Chez lui, à La Garde-Freinet, Mauro Bianchi rembobine l'histoire d'une saga familiale à nulle autre pareille. Photo Jo Lillini

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INTERVIEW. Entre victoires et drames, Mauro Bianchi remonte le temps à toute vitesse

Croiser la route de l’ancien pilote Abarth et Alpine chez lui, à La Garde-Freinet, c’est faire une plongée en apnée dans le sport auto des années 60. C’est aussi, et surtout, honorer les mémoires de Lucien et Jules Bianchi, grand frère et petit-fils tombés au champ d’honneur

A bientôt 83 printemps, il démarre toujours au quart de tour. Intarissable. Inoxydable. Notre enregistreur vocal en sait quelque chose. Dans cette splendide demeure nichée en plein cœur du massif des Maures, à La Garde-Freinet, il a bu les paroles de Mauro Bianchi durant près de quatre heures. De quoi écrire un livre, ou presque. Sauf que l’ouvrage existe déjà.

Sorti il y a pile deux ans, « L’histoire des Bianchi » (Benoît Deliège Editions) retrace une épopée familiale à nulle autre pareille jalonnée de joies et de souffrances. De victoires et de drames. Même quand il s’agit d’évoquer les disparitions de Lucien et Jules, ce grand frère et ce petit-fils chéris, fauchés l’un et l’autre dans l’exercice de leur passion, l’ancien serviteur des maisons Abarth et Alpine raconte comme il pilotait jadis sur un fil et sans filet : à fond.

Mauro, de quand date votre premier contact avec l’auteur ?
ça fait dix ans environ. Un jour, je reçois un coup de fil venant de Belgique. M. Chris Van de Wiele, un historien flamand, m’annonce qu’il souhaite réaliser un livre sur la carrière de mon frère Lucien. Très vite, le voilà qui débarque en train à la gare des Arcs, avec une multitude d’archives, textes et photos, dans ses bagages. Je découvre alors un bonhomme extraordinaire, un vrai passionné. Chez moi, il me pose des questions deux jours durant. Je lui raconte notre parcours. Et il va tout vérifier ! Après son départ, je recevrai un mail, puis deux, puis trois, tantôt pour corriger une erreur, tantôt pour préciser un détail. Grâce à lui, figurez-vous que j’ai appris des choses sur ma famille. Incroyable mais vrai !

L’idée d’immortaliser la saga des Bianchi dans un livre ne vous avait jamais traversé l’esprit ?
Ah si ! Mon livre, je l’ai écrit. Tenez, je vous le montre. (Il sort d’un tiroir un manuscrit de 175 pages intitulé « Des joies, des flammes et... les morsures d’une vie ») C’est un livre impubliable. Vous savez pourquoi ? Là-dedans, je raconte tout. Donc je mets en cause des gens importants, des grands constructeurs, des écuries de F1 prestigieuses qui m’ont joué de sales tours, des coups fourrés, des entourloupes, en utilisant frauduleusement mes innovations techniques. La suspension contractive, entre autres. Ce livre, je l’ai fait pour nous. (Ton ferme) Il ne sort pas de la famille.

La biographie officielle, elle, commence par évoquer votre grand-père paternel. Luigi Bianchi, on peut dire que c’est le pilier fondateur ?
Personnage créatif et débrouillard. Je ne l’ai pas connu car il est mort d’un cancer à 55 ans, en 1933, alors qu’il venait d’inventer un moteur d’avion révolutionnaire. Un moteur en étoile de deux fois neuf cylindres opposés, soit un 18 cylindres.

Après avoir travaillé chez Alfa Romeo ainsi qu’à la fabrique de motocyclettes Breda, à Milan, Roberto, votre père, négocie un virage déterminant en quittant l’Italie pour s’installer en Belgique...
Direction Bruxelles, le 17 janvier 1950. J’avais 12 ans et demi. Alors sans boulot, suivant les conseils de notre tante qui vivait là-haut, il comptait en décrocher un à la SABCA, la société belge d’aéronautique. Espoir déçu. Ses aptitudes de mécanicien seront tout de même remarquées et il intègrera l’écurie du champion belge John Claes.

Comment Lucien a-t-il plongé dans le grand bain de la compétition ?
Tandis que je privilégiais mes études d’ingénieur, lui travaillait avec notre père. Habile de ses mains, il est sollicité pour disputer des rallyes comme coéquipier-mécanicien à partir de 1952. Son coup de volant se révèle illico. Lucien devient pilote de l’équipe nationale belge. Il découvre les 24 Heures du Mans en 56. Un an plus tard, il y remporte la catégorie moins de 2 litres. Puis enchaîne trois victoires au Tour de France automobile en compagnie d’une autre « pointure », Olivier Gendebien : 57, 58, 59 !

Et vous ?
Moi, à 19 ans, j’arrête les études. Je veux bricoler des voitures de course, donc je rejoins mon père. En me voyant roder les F2 de ses pilotes sur circuit, ici et là, Pierre Stasse, le président de l’équipe nationale belge, décide de m’inscrire sans me le dire à l’épreuve de détection nationale.
En 59, je me retrouve donc un beau matin sur le tracé de Zandvoort avec d’autres espoirs. Lucien a la trouille que je me fasse mal, il me met une pression folle. Malgré cela, en quelques tours, j’égale les temps de référence établis par Willy Mairesse et Paul Frère. Boum ! Je m’aperçois que je suis capable d’aller vite. Je ne m’en doutais pas un instant...

Où débute votre carrière ?
Au Grand Prix des Frontières, à Chimay. Directement en F2 ! D’entrée, je veux frapper les esprits. Décrocher la pole, puis gagner après avoir mené de bout en bout, voilà mon seul et unique objectif. A vrai dire, ce changement de vie m’est monté à la tête. J’ai pris le melon ! (Large sourire)
Mais je suis vite retombé sur terre. Le moteur de ma Cooper-Climax toute neuve casse au bout de 6 tours en qualif’. Résultat : 6e temps. Furax, je démarre la course le couteau entre les dents. Et dès la première boucle, un excès d’optimisme en tentant de dépasser Ron Flockhart à l’extérieur d’une longue courbe m’expédie en tonneaux à plus de 200 km/h. Terminus. Ejecté de la voiture, je finis la cabriole au milieu de la piste. Une quinzaine de concurrents me frôlent, à droite, à gauche, dont Lucien. Je me releverai avec une côte fêlée. Et plus de peau sur le dos. Rien d’autre ! Mon ange gardien tenait déjà la super forme...

La période Abarth et la période Alpine sont-elles au même niveau sur votre échelle de valeurs ?
(Du tac au tac) Si vous me demandez de comparer, je vous réponds que ce fut l’eau chaude et l’eau froide. Carlo Abarth, lui, il a voulu me dresser comme son fils. Un passionné pur et dur, quel caractère ! Il me demandait de faire des trucs de malade, invraisemblables. Pire que le service militaire. Le livre comprend quelques anecdotes édifiantes. Regardez, vous allez vous marrer. L’histoire ne durera que deux ans (1962, 63). Suffisant pour participer à la conquête de trois titres mondiaux constructeurs en GT avec mon coéquipier Hans Herrmann.

Et l’eau froide, alors ?
Le patron d’Alpine se situait exactement aux antipodes du bouillant « Commendatore » Abarth. Jean Rédélé, c’était un gentleman, l’élégance personnifiée. Il incarnait un tout autre esprit, une autre philosophie de la course. Bref, en 64, j’ai changé de monde. Sans parvenir à étoffer mon palmarès, hélas. Chez Alpine, il nous manquait des chevaux sous le capot, en F2 comme en Endurance. Et puis la fiabilité nous faisait trop souvent défaut. Tenez, au Mans, j’ai toujours été freiné par des pannes. Deux heures d’arrêt au stand, c’était le minimum chaque année !

La différence numéro 1 entre Lucien et vous volant en main ?
Moi, je fonçais tête baissée. Conditionné par Abarth. Lui, il pilotait de manière plus réfléchie, intelligente. Lucien c’était mon grand frère. Mon héros, aussi.

Après son accident mortel survenu lors des essais préliminaires des 24 Heures du Mans, en mars 1969, vous tirez un trait sur la compétition, à 31 ans. Décision ferme et définitive...
Oui, j’en ai fait la promesse à mes parents le jour de ses obsèques. Six mois plus tôt, sur le même circuit, j’avais échappé au pire de justesse (gravement brûlé après une violente sortie de piste dans le virage du Tertre Rouge en préambule de l’édition 68). Encore sauvé par mon ange gardien ! A peine sorti de l’hôpital, je venais justement de reprendre le volant la veille. Et voilà que le malheur s’abat sur Lucien. En me rendant tout de suite à l’endroit de l’accident, au bout des Hunaudières, j’ai vu des images qui m’ont profondément marqué. J’étais anéanti. Donner sa parole aux parents, vous le savez, c’est sacré. Pas question de faire machine arrière ensuite...

Les trente dernière pages du livre sont consacrées à Jules. C’est vous qui les avez écrites ?
Oui, à la demande de l’auteur. Je l’ai fait très volontiers, même si la rédaction de l’ultime chapitre fut un exercice éprouvant. Le texte est paru tel quel. Chris Van de Wiele n’a pas changé une virgule.

Aujourd’hui, presque cinq ans après sa disparition, quel sentiment prédomine ? Toujours la colère générée par ce crash fatal contre une dépanneuse qui n’aurait jamais dû se produire ?
Non, je garde juste en moi la tristesse d’avoir perdu un garçon exceptionnel. Tous les gens qui le connaissaient se rappellent de ses qualités humaines et du talent du pilote. Très au dessus de la moyenne.

En pensant à lui, vous vous demandez parfois ce qu’il ferait en 2020, où il serait ?
Pas la peine. Je sais qu’il porterait une combinaison rouge. Ferrari croyait en lui. C’était le premier membre de leur Driver Academy. Et le plus rapide. Pour moi, aucun doute, il aurait dû devenir champion du monde un jour.

Jules ferait donc équipe avec son filleul sportif, Charles Leclerc ?
Peut-être. Probablement. En quelque sorte, Charles a pris le relais. Il va là où Jules devait aller.
Un certain mimétisme saute aux yeux, des similitudes dans le tempérament, le comportement en piste. Je l’ai vu débuter à Brignoles, aux côtés de mon fils Philippe et de Jules. Il a beaucoup appris, vite grandi. Son ascension fulgurante ne me surprend pas. Elle me fait plaisir car elle sonne un peu comme une revanche.

Vous suivez donc toujours la Formule 1 ?
Oui, je regarde les Grands Prix. Et d’autres disciplines. Le sport auto n’a pas été été tendre avec les Bianchi. Il a emporté Lucien, puis Jules. Il m’a esquinté. Mais comme vous pouvez le constater en m’écoutant, à 82 ans, la passion demeure intacte. Ma flamme ne s’est jamais éteinte.


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