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Auteur des (superbes) fresques du tribunal de Draguignan, Gérard Fromanger est mort

Figure majeure de la peinture contemporaine, maître de la figuration narrative, l’artiste a réalisé dans le Var des œuvres magnifiques aux murs du Palais de justice de Draguignan… Pour payer le toit de sa maison en Toscane.

P. Z. et G. D. Publié le 19/06/2021 à 13:39, mis à jour le 19/06/2021 à 13:39
L'artiste a réalisé dans le Var des œuvres magnifiques aux murs du Palais de justice de Draguignan… Photo A. L.

L’Académie des beaux-arts a annoncé dans la nuit de vendredi à samedi le décès du peintre Gérard Fromanger.

Il était notamment connu pour avoir participé au début des années 60 à l’aventure du mouvement de la figuration narrative.

Ces dernières années, l’œuvre de Fromanger avait notamment fait l’objet d’une grande rétrospective en 2016, au centre Pompidou, tandis que le Musée Marmottan Monet avait en 2019 fait dialoguer ses œuvres avec celles d’impressionnistes.

Dans le Var, Fromanger a laissé des œuvres superbes aux murs Palais de justice de Draguignan, nées en 1982 lors de la construction du bâtiment dans le cadre du "1% touristique".

 

En 2018, l’artiste revenait pour Var-matin, depuis son atelier parisien, sur cette aventure artistique atypique en évoquant pêle-mêle le toit de sa maison en Toscane, l’opposition de Jean Nouvel, ou encore une inauguration qui n’a jamais eu lieu.

"Nous sommes en 1982. J’ai fait en 80 une exposition personnelle à Beaubourg. Quelques mois après l’architecte Yves Lion, qui avait apprécié cette exposition, me contacte."

"Il me dit qu’il fait les plans pour une cité judiciaire à Draguignan, et qu’il aimerait que je fasse quelque chose pour les salles d’audience."

"Ça tombait bien"

"J’ai dit non. Parce que moi je suis un vieux soixante-huitard, la justice ça me fait peur, je me sens prisonnier de quelque chose. Il est revenu plusieurs fois à la charge jusqu’en Toscane. J’ai fini par dire d’accord."

 

"Le budget, c’était cinquante millions (N.D.L.R.: 500.000 F). C’était une somme. En plus j’avais acheté ma demeure en Toscane, et il fallait refaire le toit. Ça tombait bien."

"J’ai fait les maquettes. Il s’agissait de deux fresques de 10mx2m. Et quinze jours après, rendez-vous au ministère de la justice place Vendôme. Il y avait un jury de 29 magistrats et un représentant du syndicat des artistes."

Une sorte de jury d’assises

"Ils m’ont écouté présenter mon projet. J’ai parlé pendant deux heures et demie sur la liberté de l’artiste, avec en conclusion: il est hors de question que vous contrôliez mon travail."

"Je leur ai dit de me faire confiance, que je n’allais pas leur mettre un cocktail molotov visuel dans leur palais de justice. Ils m’ont applaudi à la fin… et m’ont fait sortir."

"Le jury a délibéré, il y avait 29 voix pour et une contre. Celui qui était contre, c’était le futur architecte star Jean Nouvel, qui représentait les artistes."

 

"Je le connaissais, je lui ai dit: Jean, t’es dingue ou quoi? Il y a vingt-neuf magistrats, des hommes sérieux et graves, qui sont pour, et toi, l’artiste, tu es contre?"

"Je crois que l’idée d’une peinture, ça ne lui plaisait pas. Il voulait faire un concept. Et je crois surtout qu’il voulait le faire lui-même. Finalement il a retiré son vote contre, et il y a eu unanimité."

Un innocent qui a fait peur

"Le président voulait nommer une commission, "pour venir suivre votre travail une fois par semaine". Je leur ai dit: "Vous n’avez rien compris de ce que je vous ai expliqué".

"Pour conclure, ils ont formé une commission de quatre magistrats, qui devaient venir me voir à la fin à Sienne. Je ne les ai jamais vus. Ce qui fait qu’on a monté ça tranquillement, sans trouble à l’ordre public."

"L’important pour moi c’était de mettre dans la cour d’assises, face au public, au-dessus des juges, un article de la déclaration universelle des droits de l’homme: "Tout homme est présumé innocent"."

"C’est ça qui leur avait fait peur." Depuis, la présomption d’innocence a été renforcée.

 

Les deux fresques ont été peintes dans l’atelier de Gérard Fromanger à Sienne, une ancienne chapelle construite en 1232. "Il y avait un mur de 12m de long, sur 7m de large et 6m de hauteur, j’avais du recul."

Peinture avec Zizou

Un travail de longue haleine? "Ça ne m’a pas pris trop longtemps, parce que j’avais été quelques mois avant en Sardaigne. J’y avais rencontré un peintre, Zizou Pirizi, dont le travail m’avait beaucoup plu."

"Trois mois après, il a débarqué chez moi en Toscane. Il était venu à pied, pour me présenter toute sa famille sarde qui vivait dans mon village."

"Il a vu mes fresques, et il m’a demandé: "Je peux rester chez toi, je fais l’assistant?". J’ai dit d’accord. Il est resté deux mois et il a fini les fresques avec moi. Il remplissait avec les couleurs que je lui faisais. Ça a été un peu plus vite, ça m’a aidé."

Pas d’apéro inaugural

La mise en place a été faite avec des amis du peintre, qui lui avaient fourni ses châssis. "Le montage était compliqué, il a fallu une dizaine d’ouvriers pour les encastrer sans les abîmer."

"Et puis je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Pas un coup de téléphone pour l’inauguration, pas une lettre, ni du président du tribunal ni du procureur de l’époque, encore moins un verre de l’amitié."

 

"L’artiste est vraiment la dernière roue du carrosse. C’est le seul 1% que j’ai jamais fait de ma vie."

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